«Cheikh Ahmadou Bamba (1852-1927), le guide spirituel des Mourides, pacifique et subversif», par M. Amadou Bal BA

cheikh Ahmadou Bamba cheikh Ahmadou Bamba

Travaille comme si tu ne devais jamais mourir, et prie comme si tu devais mourir demain », telle est la devise de Cheikh Ahmadou Bamba qui a vécu 75 ans dont 33 ans en privation de liberté. Le colonisateur français croyait, par ses vexations, l’anéantir, mais l’humiliation peut être une source de résistance et d’affirmation de soi. Le règne de l’arbitraire, quand il touche aux choses de l’esprit, n’a fait que renforcer la détermination des populations qui ont pris conscience de leur honneur bafoué. En effet, en raison de ses hautes qualités morales, sa grande probité, sa rigueur, son goût du travail bien fait, Cheikh Ahmadou Bamba triomphé face aux adversités. «Par sa vie exemplaire et par son œuvre écrite édifiante, Cheikh Ahmadou Bamba nous a démontré deux choses d’une importance vitale pour notre temps :

1) Que le mode de vie du Prophète Mohammed, sa sounna, n’est pas caduque, contrairement à ce que laissent entendre les « réformateurs » de l’Islam, qui font déteindre les valeurs – somme toute décadentes – de l’Occident matérialiste, sur cette religion.

2) Que la non-violence n’est pas incompatible avec l’Islam, mais qu’elle en constitue l’essence première ainsi que son expression la plus parfaite, à l’opposé des fanatismes qui tendent à réduire toute religion à un simple outil temporel, voir uniquement politique», écrit El Hadji Alioune M’BACKE.

 

Bien avant que le Mahatma GANDHI (1869-1944, voir mon post) n’ait théorisé et pratiqué la non-violence, et contrairement à El Hadji Omar TALL (1797-1864) et à Maba Diakhou BA, partisans de la guerre sainte, Cheikh Ahmadou Bamba, en humaniste émancipateur, a refusé tout recours à la violence. «Même si le Mahdi descend sur terre, je ne l’aiderai pas. Je ne tuerai ni scorpion, ni serpent ni âme qui vit. Avec la route que j’ai prise (…) si je prends des armes ma mission sera perdue» dit Cheikh Ahmadou Bamba. En effet, comme El Hadji Malick SY (1855-1922), le guide spirituel des Mourides fait appel au «Jihad du cœur». Ainsi, Bamba inaugure, avant l’heure, une forme de désobéissance civile, à la Mahatma GANDHI (1869-1944). Les chefs de canton se plaignirent de n’être plus obéis, ni écoutés par les Mourides, et une partie de la population refusa de payer l’impôt. «Le groupement dans une seule main de plusieurs milliers d’hommes entièrement soumis à leur Cheikh local et au Serigne suprême, et qui, sur un mot d’ordre de ce chef, pourraient troubler très gravement la tranquillité publique, aboutirait à l’anarchie publique» estime le colonisateur.

Cheikh Ahmadou Bamba M’BACKE a su déterminer une nouvelle vision aux yeux de ses contemporains en formulant d’une façon très claire des idées novatrices capables de faire bouger le peuple. Pour Bamba, le temporel ne saurait ruiner le spirituel, et donc le pouvoir colonial qui recherche l’évangélisation des Sénégalais, finira par être vaincu. Le Mouridisme, contrairement à ce que le colonisateur «une secte», mais une école de spiritualité par laquelle Bamba revendique le droit de pratiquer sa religion et de le faire avec toute la richesse de la culture africaine.

CAB et enfants
CIF et enfants

 Considéré comme un Saint par ses talibés, et d’une grande sobriété, pour Bamba Dieu doit être la seule préoccupation. Aussi, la grande dévotion et le fanatisme des Mourides à l’égard de leur guide spirituel est légendaire : «Il s’entoure d’un rigoureux protocole. Il fait réciter journellement plusieurs fois le Coran et de nombreuses formalités précèdent les prières : c’est le seul moment où Amadou soit visible. Les audiences privées constituent les rares faveurs, et quand, par hasard, il parle, c’est toujours an nom d’Allah. Il donne sa bénédiction en crachant sur la tête et les mains de ses adorateurs prosternés. L’eau de ses ablutions est précieusement recueillie, et le sable qui en absorbe les éclaboussures sert d’amulettes revendues par les talibés», écrit le 27 septembre 1907, l’administrateur de Louga.

Le Mouride signifie «l’aspirant» le «postulant» en somme le «Talibé» qui désire être uni à Dieu. Par extension, les Mourides sont les adeptes de la confrérie de Cheikh Ahmadou Bamba. Le Mouridisme c’est l’ensemble des doctrines religieuses, des prescriptions morales et des pratiques culturelles de cette confrérie. On appelle Cheikh Bamba soit «Serigne Touba» (le Marabout de Touba) soit «Khadimoul Rassoul» (l’Envoyé du Prophète). Par conséquent, le Mouridisme repose tout entier sur la personne d’Ahmadou Bamba, par sa sainteté, par sa science et ses valeurs morales, continue de drainer des foules à Touba. Dès le début, le colonisateur s’est méfié du Mouridisme qu’il a persisté à baptiser comme une «secte». «Nous ne devons négliger aucune occasion de combattre un prosélytisme ardent, hostile à notre influence, et en général, à la domination européenne» écrit le gouverneur de l’A.O.F. dans son rapport de 1911.

En définitive, un personnage historique, comme Bamba, peut exprimer, sans s’en rendre compte, les conditions sociales et les besoins de son époque. Le message délivré par Bamba répond à une crise morale de la société sénégalaise en vue de mobiliser son génie créateur. C’est en cela que la posture de Bamba est révolutionnaire, subversive, il venait de proposer à son pays un facteur de résistance et de cohésion sociale face à un colonialisme qui détruit les structures traditionnelles et les royautés.

I – Cheikh Ahmadou Bamba, un nationaliste irréductible

A – Cheikh Ahmadou Bamba est un nationaliste

Cheikh Ahmadou Bamba est un nationaliste, son opposition politique à la domination coloniale prit alors une coloration religieuse. «Le captif de Dieu et ne reconnaissait d’autre maître que lui et ne rendait hommage qu’à lui seul» écrit Bamba. En effet si toute obéissance va à Dieu, et ne peut aller qu’à lui, car lui seul a droit de commandement sur terre, Bamba en conclut «qu’il n’est d’autre autorité que celle de Dieu. Et s’il faut obéir à ceux qui détiennent le commandement on doit toujours ajouter que c’est à condition que l’ordre soit en parfaite conformité avec la loi coranique». Dès lors comment obéir à des autorités coloniales dont la légitimité ne repose que sur la force brutale alors que fondamentalement l’islam rejette ce qui s’appuie sur le despotisme. Tous ceux qui étaient en quête d’absolu ou refusaient de s’accommoder de la situation coloniale choisirent Bamba comme maître spirituel. On y trouvait des marabouts, d’anciens guerriers Tieddo en chômage du fait de la conquête, des chefs destitués, des esclaves en rupture de ban, des anciens cadres de la société traditionnelle, bref la plupart des individus que l’ordre colonial avait plongés dans une profonde détresse. La présence de ces mécontents dans le mouvement donna à la confrérie mouride l’aspect d’un abri où se réfugièrent tous les ennemis de l’administration coloniale. C’est eux, anciens cadres de la société traditionnelle, qui infléchirent le mouvement dans cette direction au point de rendre possible l’équation selon laquelle l’appartenance à la confrérie impliquait l’hostilité à la France. Cheikh Ahmadou Bamba est un soufi qui appelait à la rénovation des valeurs morales, seule susceptible de régénérer la société sénégalaise. La vie terrestre est illusoire, ce serait de la folie que d’y accrocher. «Je n’ai jamais de toute ma vie accompli un acte dont mon discipline puisse avoir honte, aussi n’aimerais-je pas que mes disciples se comportent d’une façon qui me fasse honte» dit-il «Evitez l’autosatisfaction et la vanité», ajoute Bamba. Cheikh Ahmadou Bamba est un Saint reconnu de tous avec une dimension mystique amplifiée par la tradition orale. «Ahmadou Bamba ayant posé les bases, ses disciples immédiats, les Cheikhs consacrés par lui, les ont développés avec l’ardeur et l’extravagance des néophytes ; la mentalité noire a fait le reste» écrit dédaigneusement Paul MARTY (administrateur colonial, 1882-1938)). Certaines sources orales particulièrement enthousiastes manquent de distance critique. Ainsi, on attribue à Cheikh Ahmadou Bamba de nombreux miracles. On dit que lors de ses exils, Amadou Bamba pria sur les eaux alors que les colons voulaient l’empêcher de s’exécuter sur le navire qui le menait au Gabon ; il réussit également à endormir un lion, que les colons avaient envoyé dans sa cellule à Saint-Louis, en lui récitant des prières. Le témoignage d’un militaire français est cependant troublant : «Au cours d’une nouvelle visite à Cheikh Bamba, il me fut donné l’occasion d’éprouver la valeur de son gris-gris. A mon retour au poste (militaire), je fus accueilli par une vive fusillade de deux goumiers révoltés. Bien que les énergumènes m’aient envoyé une centaine de balles à 30 mètres de distance, pas une ne nous toucha» écrit Eugène DEVAUX dans les Annales Coloniales du 20 octobre 1927. Il est difficile d’ignorer totalement la tradition orale, mais celle-ci est faite souvent d’exagération et de fanatisme, de nature à faire douter de sa fiabilité. En conséquence, je privilégierai donc les écrits de Cheikh Ahmadou Bamba qui, en homme humble, a refusé toute forme d’idolâtrie de sa personne.

B – Cheikh Ahmadou Bamba est un Peul de culture Ouolof

De son patronyme BA, comme les Peulhs Dényankobé, les ascendants de Cheikh Ahmadou Bamba sont des Foutankais, même s’il est lui-même de culture Ouolof. «La tradition conserve le souvenir d’une lointaine ascendance : à la quatrième génération, l’aïeul portait le nom d’honneur de BA qui dénote des origines de Peuls noirs. Bien entendu ce fut un Toucouleur Wolofisé, fixé, marié, naturalisé en pays Ouolof» dit Vincent MONTEIL. «Le quatrième ascendant d’Ahmadou Bamba était un Toucouleur et originaire du Fouta. C’est lui le premier vient s’établir en pays Ouolof, s’y maria avec une femme du pays et adopta les mœurs et usages du pays» écrit Paul MARTY, un administrateur colonial contemporain de Cheikh Ahmadou Bamba. Sa mère, Mariame Diarra Bousso LY (1833-1866) est une peule originaire de Golléré, dans le département de Podor. Elle est décédée à Porokane, dans le Nioro du Rip, dans la région de Kaolack, dans le fief de Maba Diakhou BA. D’une piété incommensurable, les Mourides lui vouent un grand culte : «Celui qui, ayant acquis le savoir, ne s’emploie pas à conformer ses comportements et conduites à ses connaissances, est comparable à un âne qui ploie sous le faix d’un lourd chargement de livres savants et qui, bien entendu, ne saurait profiter de tant de sciences » écrit Bamba. Aussi, un pèlerinage annuel des Mourides est dédié à Diarra Bousso LY. Ce sont des marabouts Toucouleurs, issus de la famille de sa mère, qui ont donné une éducation religieuse à Cheikh Ahmadou : Mohamadou Bousso et Samba KA. Cheikh Bamba a eu également une grande proximité avec Cheikh Sidya, un marabout mauritanien.

Le patronyme «M’Backé» est, en fait, tiré du nom village fondé par ses ancêtres dans le Baol en 1802, dans une parcelle de terre donnée à Maharam, par le 2ème Damel du Cayor, Amary N’Goné Sobel FALL. Le grand-père de Cheikh Ahmadou Bamba, Balla M’Backé, fonda à la fin du XVIIIème siècle le village de M’Backé. C’est là que naquit son fils, Momar Anta Saly qui fit ses études avec un grand marabout nommé Ahmadou Bamba. C’est pour cela que Momar donna le nom d’Ahmadou Bamba, à son deuxième fils né vers 1852, qui deviendra le guide des Mourides. Par conséquent, Bamba est né sous Auguste Léopold PROTET, gouverneur du Sénégal de 1850 à 1854. Au cours des invasions de Maba Diakhou BA (1809-1867), un disciple de El Hadji Omar TALL, la région du Baol fut dévastée, le grand-père, Balla M’Backé fut tué et son père Momar Anta Saly fut déporté au Saloum, à Prokhane. Momar Anta Saly, pour assurer sa survie, donne des enseignements coraniques et devient le percepteur des enfants de Maba Diakhou BA et assure les fonctions de Cadi. C’est là que le jeune Ahmadou Bamba fit la connaissance du Damel du Cayor, Lat-Dior, qui maria sa sœur Thioro DIOP à Momar Anta Saly. Dans son Jihad, Maba Diakhou avait accueilli Lat-Dior DIOP, l’a converti à l’Islam en 1864, et a refusé de le remettre aux autorités coloniales. Mais avec la duplicité du Bour du Sine, Coumba N’Doffène DIOUF, Maba Diakkou fut tué à Somb, le 18 juillet 1867. N’ayant plus de protecteur, Lat-Dior avec sa soumission au colonisateur fut réintégré comme Damel du Cayor en 1871 et la famille de Cheikh Ahmadou le suivi. Le père Bamba devait mourir dans le Cayor en 1882, à M’Backé Cayor. Bamba refusa le poste de Cadi c’est-à-dire chef du service judiciaire du Cayor en disant : «j’ai honte que les anges me voient porter mes pas auprès d’un roi autre qu’Allah». Cette conduite irréprochable vis-à-vis des détenteurs du pouvoir temporel lui attira l’affection de beaucoup d’éléments de la population.

Samba Laobé FALL et Lat-Dior DIOP seront vaincus définitivement par le colonisateur en octobre 1886 et le Cayor démembré ; ce qui oblige Ahmadou Bamba à revenir s’installer à M’Backé dans le Baol, un village fondé par son grand-père. Ahmadou Bamba va lui-même ériger un nouveau village du nom de Touba. Mais à cette époque, le Baol est une province livrée à l’anarchie et au désordre. Les chefs du parti Thiéddo furent mis à mort et Tanor GAYE, un ami et protecteur de Cheikh Ahmadou Bamba, devient le Tègne du Baol de 1890 à 1895. Bamba crée alors sa voie du Mouridisme «Quiconque m’accompagne pour la seule et simple raison de s’instruire, peut désormais chercher ailleurs, mais quiconque partage mon ambition et ma volonté peut me suivre dans la nouvelle Voie que j’ai tracée». En 1886, Cheikh Bamba fait une déclaration de fondation du Mouridisme «J’ai reçu de mon Seigneur l’ordre de mener les Hommes vers Dieu. Ceux qui veulent prendre cette voie n’ont qu’à me suivre. Quant aux autres qui ne désirent que l’instruction, le pays dispose assez de lettrés. Allez auprès de qui vous voulez !». ll veut réhabiliter les valeurs culturelles de base de l’Islam : «Je n’ai point fondé une confrérie, j’ai plutôt trouvé la voie qu’avait scrupuleusement suivie le Prophète, je l’ai défrichée plus proprement je l’ai rénovée dans toute son originalité» dit Bamba. La seule chose qui soit à la portée de l’homme n’est pas de «devenir» un avec Dieu, mais seulement de se sentir «un» avec son Seigneur. La société occidentale a tué Dieu et l’homme est devenu son propre Dieu. C’est pendant cette période faste et à partir de 1888, que les disciples affluent autour de Cheikh Ahmadou Bamba, et cela commence à inquiéter le colonisateur français. Il s’installe dans la brousse du bas-Ferloo entre le Djolof, le Cayor et le Baol. Les chefferies traditionnelles alliées au colonisateur y virent une menace pour leur autorité et leur pouvoir. Clément THOMAS, gouverneur de 1888 à 1890, hésite entre l’hostilité et la fermeté. Le gouverneur demande à Bamba de renvoyer chez eux ses talibés et lui offre des livres de Coran. Si certains Mourides sous la direction d’Ibra SARR, appellent à la guerre sainte, Cheikh Ahmadou Bamba écrit au gouverneur en juillet 1889, pour lui dire qu’il «n’avait besoin de rien en ce bas monde futile et périssable». De 1891 à 1895, le Baol jouit d’une tranquillité absolue.

 

Rate this item
(0 votes)

Related items

Téléchargez l'application Toubamajalis

Facebook

(SERVICE COMMERCIAL ) Email : toubamajalis@gmail.com | webtawfeh@gmail.com

 

(REDACTION TOUBAMAJALIS) Email : sennegueye@gmail.com tel.

Chargé de communication : +221 77 539 55 17

Aller au haut