LE REGARD D’UN AMERICAIN SUR LE MOURIDISME ET SUR LES MOURIDES DE NEW YORK

Cela fait maintenant une quinzaine d’années que j’ai eu mes premiers contacts avec le Mouridisme, lors de ma mission de volontaire dans les Corps de la Paix Américains au Sénégal. Vivant alors dans un petit village du sud de Ziguinchor, je n’eus pendant longtemps que très peu d’occasions de rencontrer des mourides, en dehors des Baye Fall mendiant dans les rues de Dakar que je trouvais, il est vrai, assez inquiétants, avec leur gros dreadlocks et leur tailles imposantes.

Il faut dire que c’était surtout les nombreuses histoires sur leur tendance à l’ivresse et à l’auto-flagellation qui circulaient parmi les jeunes volontaires américains, mais nullement les enseignements pleins d’inspiration de Cheikh Ahmadou Bamba ou celle de sa résistance courageuse face à la colonisation française. Je sus que certains appelaient ces mendiants les « Baye Faux » et entendis même une fois dire que le Calife Général avait personnellement réprouvé ceux qui faisaient de la mendicité un moyen d’enrichissement. Mais j’avoue que je ne m’étais jamais réellement interrogé sur ce que devait être un « vrai » Baye Fall ou un « vrai » mouride, ou même si ceux-ci étaient des « faux » disciples ou non.

Cela fut le cas jusqu’au moment où j’eus l’occasion de passer beaucoup de temps à Touba et dans les villages environnants du département de Mbacké, où j’étais appelée à effectuer mes recherches en doctorat. C’est ainsi, en 1993, que je vécus pendant plusieurs mois à Mbacké, avant de me déplacer plus tard vers la ville sainte de Touba, avec l’aide de Thierno Sow, mon hospitalier encadreur mouride. J’en profitai alors pour rendre visite à un certain nombre de marabouts pour discuter notamment avec eux sur l’évolution des relations entre le Mouridisme et les hommes politiques sénégalais, particulièrement avec ceux du parti socialiste alors au pouvoir. En fréquentant leurs maisons, j’appris non seulement le vrai sens du mot « téranga » (hospitalité sénégalaise) mais également la profondeur de la piété et de la dévotion des mourides. En côtoyant les nombreux talibés (disciples) qui venaient souvent solliciter les conseils de leurs marabouts, j’appris aussi que la relation des disciples mourides avec leurs cheikhs n’était pas uniquement basée sur une sorte de dévotion « aveugle », comme la décrivaient souvent beaucoup d’occidentaux, mais qu’elle était plutôt l’expression d’un profond respect dû à la guidée spirituelle et à l’assistance matérielle que les marabouts prodiguaient à leurs disciples depuis des générations.

Toutefois, bien qu’ayant appris beaucoup de choses auprès des marabouts avec qui j’eus à m’entretenir, ce fut en discutant avec les disciples mourides résidant à Touba et dans les villages voisins que je sus finalement ce qu’était un « vrai » mouride. Dans des villages comme Kelel Diop, je découvris à quel point était fidèle la description du Président Abdoulaye Wade qui soutint, alors qu’il n’était encore qu’étudiant en science politique, que la doctrine du travail du Mouridisme pouvait être comparée à celle du Protestantisme. Dans le village de Touba Fall, j’appris également qu’être un Baye Fall ne consistait pas seulement à porter des accoutrements bigarrés ou à négliger les obligations cultuelles, mais que c’était plutôt l’expression d’une très forte dévotion, à l’image de celle de Cheikh Ibrahima Fall et de ses descendants.

Cependant, ce qui m’impressionna le plus durant mon séjour à Touba-Mbacké fut les dahiras qui semblaient se multiplier un peu partout tels des épis de mil durant l’hivernage. Chaque dahira contribue à la vie de la communauté mouride en fonction des moyens dont disposent ses membres. Quelques fois cette participation se réduisait au rôle assez limité mais très important de soutien spirituel et moral des disciples qui s’étaient rassemblés au sein du dahira afin de mieux s’entraider. Mais je fis également la rencontre d’autres types de dahiras qui avaient acquis assez de puissance et de nouvelles adhésions pour entreprendre des projets colossaux, à l’instar de la construction de l’hopital de Touba et du système de santé de la ville sainte, en constante croissance. Quand je me rendis à Touba, au cours du mois de décembre passé, je fus très impressionnée par les progrès importants qui ont été réalisés pour achever l’hôpital, surtout par la prise en compte du moindre détail, allant jusqu’à l’édification d’une mosquée en son sein.

De ce fait, lorsque je retournai à New York en 1996, je ne fus point surprise d’y trouver une communauté mouride très vivante : New York étant un foyer économique mondial, il était tout à fait naturel que des personnes aussi entreprenantes que les mourides y soient attirés, amenant avec eux leur profond sens de la solidarité et de la communauté. Mais ce qui assurément m’étonnait le plus était la manière dont les mourides avaient contribué à transformer le quartier de Harlem que j’avais toujours connu durant ma jeunesse. En effet, étant encore jeune élève au collège puis au lycée, il m’arrivait souvent de traverser Harlem, en prenant le train provenant du Nord de la ville. Je ne manquais jamais d’être prise d’un sentiment de tristesse en circulant à l’intérieur d’un des pires ghettos de l’Amérique et en constatant la différence radicale existant alors entre la très pauvre 125eme rue voisinant avec la [très riche] 5eme avenue. Il faut dire que c’était précisément ce genre d’inégalité économique, considérée au niveau planétaire, qui m’avait conduit à rejoindre les Corps de la Paix Américains. Mais je ne pouvais jamais imaginer que l’on puisse transformer d’une manière si drastique, en si peu de temps, une zone gangrénée non seulement par la pauvreté mais également par les crimes et la drogue.

Beaucoup de mes collègues et étudiants, qui vivaient et travaillaient dans les hauteurs du Morningside, au voisinage de l’Université de Columbia, ne pouvaient ainsi manquer de s’étonner lorsqu’ils apprenaient que je m’aventurais hardiment seule dans Harlem, plus particulièrement durant la nuit, pour rendre visite à des amis, diner dans les différents restaurants sénégalais ou faire des achats au marché africain de la 116e rue. Mais lorsque finalement je parvins à les convaincre de m’accompagner, ils furent très impressionnés des changements qu’ils y constatèrent.

Même s’il serait injuste de ne pas reconnaître le rôle fondamental que mes compatriotes afro-américains ont joué dans cette transformation, il est évident que ce fut en symbiose avec les différentes communautés émigrées africaines, particulièrement la communauté mouride. Car, à mon avis, le principal élément catalyseur de cette renaissance est plus africain que réellement américain. J’éprouve certes un certain embarras à reconnaître cela, mais j’espère également que nous pourrons tirer des leçons utiles de la renaissance de Harlem pour résoudre des problèmes similaires dans d’autres ghettos urbains à travers les Etats-Unis. Et si jamais l’on me demande en quoi consiste concrètement la contribution des mourides à la revitalisation de Harlem, je répondrais que les mourides ont surtout apporté en modèle leur profond sens de la communauté, de la famille et de la piété, et peut être même le noyau autour duquel a prospéré une entité multiethnique et religieuse plus élargie.

Etant donné la rigueur des lois américaines sur l’immigration, il sera très difficile de connaître avec précision le nombre exact de mourides vivant à Harlem ou ailleurs aux Etats-Unis, mais lorsque les américains (les new-yorkais en particulier) font référence à des émigrés africains ayant l’ardeur du travail et qui contribuent à l’amélioration du paysage urbain des Etats-Unis, ils pensent non seulement aux communautés émigrées nigériane et ghanéenne, plus nombreuses, mais également aux sénégalais. Ainsi l’image que j’ai aujourd’hui des mourides, et que beaucoup de mes compatriotes partagent avec moi, n’est plus celle des « Baye Faux » inquiétants mendiant sur les rues de Dakar, mais celle de commerçants laborieux, d’employés dans les épiceries new-yorkaises, de conducteurs de taxis ou se consacrant à d’autres d’activités dans les rues de New York.

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Source : Majalis.org

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