L’affection immense et inconditionnel que Serigne Touba ressentait envers le Prophète Mohamed (psl) l’a conduit à un stade où il n’a point d’égal concernant tout ce qui se rapporte, de près ou de loin, en bien, à la meilleure de créatures. C’est cet amour spirituel qui animait fortement la volonté du Cheikh, à ses débuts, d’aller vivre à Médine près du tombeau de son bien aimé, mais la mission dont il fut investi, l’a poussé à rester. Dans son poème connu sous le nom de « Ra’iya », il évoque d’ailleurs cet épisode de sa vie comme suit : « Il a empêché mon corps de lui rendre visite mais ma langue et mon cœur lui rendent visite en permanence ».

S’il est vrai que Anas, Hassan, Ka’ab, Bousseyri (RA) ont écrit des vers élogieux à l’endroit de l’être le plus pur, il n’en demeure pas moins que Khadimou Rassoul n’eut pas d’équivalent en matière de lyrisme prophétique. D’ailleurs, le Maître de Touba et de Darou Salam le confirme dans « Muhammadiyal Habib » : « Le pouvoir du Très-Haut, l’Eternel, le Préexistant a fait de moi le meilleur des serviteurs pour le Prophète dont les bienfaits sont éternels. »

Cet affection qui l’a conduit à un rang suprême de Serviteur Privilégié, lui a aussi conféré une parfaite connaissance du Prophète Mohamed (psl) sur tous les plans, et cela mieux que quiconque. Ainsi notre vénéré maître Cheikhoul Khadim a développé dans ses écrits, des facettes du Prophètes Mohamed (psl), qui ont toujours été un mystère pour les peuples qui n’ont pu côtoyer physiquement ce messager, investi d’une mission universelle, notamment dans Djazbul Qulob, où il fait de lui une présentation physique extraordinaire en ces termes :

« Khad kana za tawassuti fil khaddi jalis sututi ; Walam yakun bil mufrati walam yakun bi adami » : Il est de taille moyenne, de constitution manifestement harmonieuse, il n’était pas de corpulence excessive et n’était ni brun, ni blanc.

« Yaftarru fi asnab tisan kal barkhi aw habbil khaman ; Wa dah kuhu yajluz zaman kasurujun fi zulami » : Il laissait échapper un sourire dont l’éclat était comme un éclair dans un grain de nuage et son sourire dissipait les ténèbres, tels des flambeaux dans les obscurités.

« Wawajhuhhu mudawwaru wahwa khamisun azharu ; Wahwa bahiyyun usmaru Murattilut takallumi » : Sa figure était ronde, il avait le ventre fin, il était radieux, splendide, d’un teint coloré, il articulait harmonieusement ses propos.

« Ka milu uznin ad’aju wa achnabu mufallaju ; Ka ach kalun mubtahiju walwajhu mahil khumami » : Il avait l’oreille parfaite, de beaux yeux, des dents très bien rangées, d’une blancheur éclatante, des incisives séparées avec élégance et un visage qui effaçait l’angoisse.

« Wa huwa akmalul wara khalqan wa khulqan zahara ; Wal mislu qattu lam yura wa lam yura fich chiyami » : Il est manifestement la plus parfaite des créatures, du point de vue physique et moral, jamais on n’a vu et point on ne verra son égal dans ses habitudes.

Serigne Khadim Gaydel Lô BOROM NDAME

 

C’est aujourd’hui à 17 heures que la communauté mouride célèbre à 17 heures, la 23ème édition du magal commémorant la prière de Serigne Touba Khadimou Rassoul sur l’Océan. Sur le Ndiguel de Cheikh Saliou Mbacké, khalife général des Mourides, la prière de ’’Takussan’’ .

 

’’Ils m’ont jeté sur la mer par refus de la volonté divine et par haine, mais le Généreux m’y a incontestablement comblé de sa grâce’’. ’’Ils ont voulu m’humilier en me jetant sur la mer, heureusement que mon Seigneur a dompté pour moi la plus houleuse des mers’’.

Voilà 122 ans, depuis que Serigne Touba ’’Khadimoul Moustapha’’ a prié sur l’Océan Atlantique. Ce jour-là, l’illustre ascendant de Cheikh Saliou Mbacké était sur la route de l’exil qui devait le mener au Gabon, une terre hostile qu’il finit par apprivoiser. Fort heureusement que les mourides ont choisi de se rappeler cette séquence historique extrêmement importante dans l’accomplissement de la destinée de Cheikh Ahmadou Bamba.

A travers le ’’Kuree fatali julig geejgi’’ ( comité d’organisation), il s’agit, au-delà de la commémoration à la face du monde de la prière que, sur la route de son exil au Gabon, le vénéré Cheikh Ahmadou Bamba a effectué sur l’Océan Atlantique, ’’de raffermir la détermination à suivre l’exemple du Serviteur du Prophète (Psl)’’. Mais aussi de ’’renouveler notre gratitude au Miséricordieux d’avoir fait de nous des disciples de Cheikh Al Khadim’’.Et surtout de ’’propager l’œuvre de Serigne Touba, lui qui n’était venu sur terre que pour vivifier la parole du Tout-puissant’’.

122 ans après, les mourides s'en souviennent toujours

Le départ de Cheikh Ahmadou Bamba vers le Gabon marque un tournant dans l’histoire du mouridisme. Ainsi, chaque année depuis cette date, les fidèles talibés organisent une journée de commémoration. Plus d’un siècle après ce haut fait, les mourides se souviennent chaque année de cette prière faite par Serigne Touba dans l’océan Atlantique. Elle est commémorée sur la plage de Diamalaye. C’est là une façon pour eux de se rappeler cette séquence historique extrêmement importante dans l’accomplissement de la destinée de Cheikh Ahmadou Bamba. Et au-delà de la commémoration, il est question de montrer à la face du monde que la prière que le Cheikh a effectuée en mer ce jour-là, sur la route de son exil au Gabon, sort de l’ordinaire. Une façon aussi pour les mourides de «renouveler leur gratitude au Miséricordieux d’avoir fait d’eux des disciples de Cheikh Al Khadim». Et surtout de «propager l’œuvre de Serigne Touba, lui qui n’était venu sur terre que pour vivifier la parole du Tout-Puissant».

Serigne Ablaye Diop sur les paroles de Ahmed khalifa sur Serigne Touba (rta) .

 

Après un exil en Afrique central, Cheikh Ahmadou Bamba faisait son grand retour au pays, parmi les siens, emmenant avec lui des distinctions et privilèges que Dieu n'avait jamais accordé à une créature. Suite à son arrivée à la capitale sénégalaise de l'époque, Saint-Louis, Khadimou Rassoul pris la direction du sud pour regagner son fief dans le Baol. Il fit son premier escale à Ndame Sanôssi, lieu de résidence de l'un de ses grands disciples: Serigne Siré Lô. Sa venue à Sanôssi coïncidait avec le cinquième jour du mois de ramadan et le Cheikh avait initialement prévu d'y passer trois jours avant de continuer son chemin. Cependant, par le biais de l'ange Gabriel, Dieu lui dit de rester sur ces terres bénites de Ndame, sur lesquelles le Coran est vivifié comme nul part ailleurs, jusqu'à la fin du jeûne.

Le Cheikh appela Serigne Siré Lô et lui fit part de la bonne nouvelle. La joie et la reconnaissance de ce dernier fut si grande qu'il ne cessa d'exprimer sa gratitude à Serigne Touba. Par la baraka du Cheikh, Serigne Siré Lô parvint à assurer un festin royal à tous les hôtes durant l'intégralité du séjour, à l'heure de la rupture du jeûne.

Ainsi chaque jour, le menu était composé de chameaux, de bœufs, de moutons et de chèvres. Durant le séjour, l'ensemble des peuples de Ndame se sont retrouvé chez Serigne Siré à Sanôssi, comme ce fut le cas d'ailleurs avec d'autres grands disciples du Cheikh. La liesse et l'allégresse qui animait le quotidien de ces peuples, en cette période était inexplicable, Serigne Moussa Ka le dit par ailleurs dans ses écrits.

A la nuit de la destinée (leylatoul Qadr) Serigne Touba rassembla l'ensemble de mes aïeuls de Ndame et leur dit: "Rendez grâce à Dieu le Tout-Puissant car Il m'a fait savoir que vous (qui portez le nom "LÔ") et vos disciples n'aurait jamais à supporter les supplices de la tombe causés par les deux anges Mounkir et Nakir." Khadim Rassoul confirma ses propos le jour de la korité en leur disant: "Ô peuples des Ndames soyez heureux car les flammes de l'enfer ne vous verront jamais". D'ailleurs Serigne Moussa Ka en a fait un long récit dans lequel il atteste que leur fête de korité était plus agréable que le paradis...

Par Serigne Khadim Gaydel Lô

À tout instant, Cheikhoul Khadim s'est distingué par son dévouement perpétuel à l'enseignement de la science utile (celle qui inspire au savant la crainte de Dieu, le Créateur des serviteurs) qui se manifeste d'ailleurs par l’ouverture d’innombrables Daaras et surtout l’écriture de milliers de livres. Même lors de l’exil, il ne cessa de réitérer cet appel à l’éducation. Dans une lettre adressée à partir du Gabon à son frère Cheikh Ibra Faty, il insiste : « J’ai ordonné à tous ceux qui me suivent pour l’amour d’Allah le Très Haut le Généreux d’apprendre les principes de base, le tawhid, les lois de la pureté, la prière, le jeûne et autres obligations qui incombent à ceux qui en sont capables… ».

Même après les deux exils qui correspondent à un état de réalisation spirituelle totale, il continua tout de même à exercer ses premiers amours d’éducateur. C’est ainsi que dans un rapport d’espionnage concernant ses agissements, un administrateur colonial écrit objectivement : “ Le cheikh partage son temps entre la lecture, l’enseignement qu’il donne le plus souvent en plein air, se servant du sol sablonneux comme d’un tableau sur lequel il trace avec son doigt de petits schémas destinés à appuyer des démonstrations et à aider la mémoire de ses auditeurs ». (Lesselves, correspondance du 22 Octobre 1915.) En définitive Cheikhoul Khadim, le savant noir s’est montré inégalable dans le domaine de la connaissance. Au demeurant s’il peut en être ainsi c’est que sa science orthodoxe est des plus pures, comme il le garantit lui-même dans Jazaoul Chakour (page 45): « il m’est parvenu du Savant, une science authentique et je ne rencontre point un facteur d’affliction à ce sujet».

Il est tant que nous musulmans d’abord, africains noirs ensuite saisissons la portée de l’œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba et la plus belle des manières dont il nous a rendus fiers. De tout temps, dans l’odyssée des peuples, des personnes ont toujours été prédestinées à écrire les plus belles pages de I’ histoire. Ces individus s’immortalisent du fait de leur héroïsme ou courage, de la pertinence de leurs doctrines et préceptes ou de leurs hauts faits (...): bref du fait de leur contribution à l’épanouissement de la condition humaine. Au demeurant, il arrive que leurs actions soient si hautement méritoires que leur personnage dépasse la mesure du temps et de l‘espace pour servir dans le domaine de l’universel. C’est assurément le cas de ce Saint homme de Touba nommé Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké !

Il aura bien marqué I’ histoire du Sénégal des époques Mouhamadou Mbackiyou ! Toutefois, de par ses actions multiformes, il apporta une contribution hautement positive au rendez-vous du donner et du recevoir, se projetant ainsi au-delà de l’espace typiquement sahélien. Dés lors cette cette personne mérite plus d’être célébrée par les peuples noirs et spécialement le Sénégal.

 

Par Serigne Khadim Gaydel Lô

Les questions pertinentes que nous a récemment posées cet étudiant gabonais  nous ont profondément interpellé. Après avoir parcouru et écouté attentivement les commentaires sur la cinquantaine de tableaux de l'exposition internationale sur les enseignements pacifiques de Cheikh A. Bamba (organisée à l'Université Omar Bongo Odimba de Libreville), cet étudiant de la faculté d'histoire nous aborda pour nous poser une série de questions qui semblaient le tarauder.

En tant que non musulman ayant jusqu'ici une image très négative de l'Islam, faite de violence, d'intolérance et d'autres clichés, l'approche spirituelle, profondément pacifique et humaniste reflétée par l'exposition semblaient le désarçonner et avoir créé chez lui une certaine perplexité qu'il ne parvenait apparemment pas à résoudre. Quoique le niveau de ses préoccupations et leurs formulations laissaient apparemment entrevoir un niveau intellectuel assez appréciable...

« Êtes-vous certains que ce Cheik Bamba pratiquait le même islam que celui que nous connaissons ? Son islam est-il vraiment le même que celui né en Arabie, celui dont se réclament les arabes et d'autres musulmans ? Est-ce vraiment la même religion que l'on nous présente quotidiennement dans les médias ? »

A ces questions, que suivirent bien d'autres, à la fois étonnamment naïves et incisives, nous essayâmes patiemment de répondre. En lui explicitant les fondements doctrinaux de la démarche du Serviteur du Prophète, enracinés dans le Coran et la Sunna la plus pure, dans les principes du Soufisme et son vécu personnel marqué par des rapports privilégiés avec Dieu et Son Prophète (PSL). Arguments analytiques à l'appui, nous tentâmes également de lui démontrer que cette profonde spiritualité, ce sens du dépassement, du pardon, de la Miséricorde envers les créatures prônées par le Cheikh, se trouvaient en réalité au cœur même du message de l'Islam. Qu'ils en constituaient la substance moelle. Et que c'était plutôt l'ignorance envers cette profondeur primordiale du message divin, alliée aux dérives idéologiques de courants de pensée musulmans, littéralistes (comme les wahabites) ou aux motivations politiquement orientées (manipulant le concept de « jihad »), qui étaient souvent à la base de l'image déformée que beaucoup de non musulmans avaient désormais de notre belle religion. Sans compter les impacts psychologiques du miroir déformant des médias de masse, qui accentuent les clichés et agrandissent le fossé des incompréhensions et des malentendus...

Ces explications semblèrent susciter chez cet étudiant, à la fois, une excitation mêlée à un surcroît d'intérêt pour cette nouvelle et inattendue perspective de l'Islam qu'il venait de découvrir. Les trémolos dans sa voix et la joie indiscible se reflétant sur son visage nous parurent éminemment touchants.

C'est alors qu'il nous posa, à brûle-pourpoint, une dernière question. Une question qui interpella brutalement notre responsabilité et nous mis dans un certain embarras.

« Comment se fait-il que ce visage si profondément humain et si positif de l'Islam représenté par ce Cheik Bamba ne soit pas assez connu dans le monde ? Comment se fait-il que l'on continue encore de nous présenter uniquement l'image projetée par d'autres musulmans n'ayant pas cette approche ? Qu'avez-vous réellement fait jusqu'ici pour vulgariser d'avantage les enseignements pacifiques de ce Cheik dans les autres cultures ? »

Que lui répondre 

Dire que, au moment où ce jeune gabonais, qu'au moment où d'autres peuples du monde recherchent désespérément et n'attendent que ce message de paix, symbolisé à un niveau inédit par Serigne Touba, beaucoup de nos condisciples ont désormais choisi de dissiper leur énergie dans les polémiques récurrentes et des domaines peu en rapport avec ce message. Qu'au lieu de préserver jalousement ce legs et de le partager avec toute l'humanité, nous soyions, au contraire, de plus en plus tentés par les démons de la violence, de la division, du dénigrement mutuel et de l'amour du bas-monde.

Attitude qui est loin de refléter, il est vrai, les graces infinies que leur maître affirme pourtant avoir acquis dans cette terre gabonaise dont la plupart de ses habitants actuels ne semblent même pas se souvenir de son passage. Lui qui disait justement de son séjour en exil : « Le Seigneur m'a accordé à Libreville des faveurs par lesquelles j'ai surpassé tout autre Saint... » Ses disciples que nous sommes ont-ils véritablement l'ambition de dépasser les autres, conformément au sillage tracé par leur éminent guide ?

Cette interrogation de l'étudiant gabonais ne manqua pas ainsi de susciter en nous d'autres types de questionnements plus traumatisants.

Les musulmans ont-ils réellement conscience de la grâce de trouver en Cheikh A. Bamba un modèle actuel et concret de matérialisation des enseignements pacifiques du Prophète Muhammad (PSL) ? Un modèle dont la vie et les actes sont capables de contredire tous les clichés d'agressivité injustement nourris sur leur religion ?

Les africains et les sénégalais réalisent-ils assez la chance que soit apparu au sein de leur peuple un tel héros dont la forte identité culturelle lui permit de surpasser tout complexe envers l'Orient et l'Occident, pour retrouver par lui-même les racines du divin, de concevoir son propre projet de société et de proposer aujourd'hui une telle alternative fraternelle au monde entier ?

Les mourides apprécient-ils à sa juste valeur l'inestimable legs dont ils sont les dépositaires au premier chef ? Ne sont-ils pas plutôt en train de forger souvent des clous avec l'or pur leur étant confié ? De cultiver bruyamment et triomphalement des bananes sur la vaste mine de diamants leur étant laissée en héritage ?

En un mot, méritons-nous réellement Serigne Touba ?

 

Par Abdou Aziz Mbacké Majalis

 Cette missive est destinée à Samba Laobé, roi du Djolof, et émane de Ahmad ibn Muhammad Mbacké, le serviteur de DIEU, son MAITRE ABSOLU et dont il se suffit entièrement, qui lui transmets ses salutations les plus parfaites et les plus honorables.

Je te fais savoir que j'ai bien reçu la lettre que ton émissaire devait me transmettre et dans laquelle tu me fis parvenir tes salutations et sollicitas auprès de moi des recommandations et exhortations ; raison pour laquelle je t'adresse ces mots-ci :

Sache que le pouvoir que tu détiens actuellement en ce monde ne t'est parvenu qu'après avoir été soustrait des mains d'autres rois comme toi qui t'ont précédé. Et qu'un jour viendra où ce même pouvoir te sera repris des mains pour être cédé à d'autres rois qui te succéderont. Donc s'il arrive certains jours où la vie te semble favorable et t'assiste contre tes adversaires, sache qu'il en sera d'autres où elle favorisera tes adversaires contre toi. Et si quelque fois elle t'a fait rire, quelques fois aussi elle te fera pleurer. Que donc la joie qu'elle t'inspire ne t'abuse pas car ce monde est, par nature, trompeur et fourbe. Il arrive souvent qu'il se retourne brutalement contre toi pour te leurrer et te faire tomber dans son piège.

Aussi, je te recommande de toujours persévérer à assister les plus faibles, les pauvres et les nécessiteux, et de ne jamais tomber dans la tyrannie et l'injustice car « tout homme injuste le regrettera un jour» et « tout tyran assurera sa propre perte ».

N’oublie jamais que la puissance que tu détiens et toutes les faveurs qui en découlent ne te sont, en vérité, parvenues qu’à travers la mort d’autres personnes qui les détenaient avant toi et du fait que ces mêmes faveurs se sont départies de ces dernières pour de bon. Par conséquent, attends-toi à ce que ces mêmes privilèges te délaissent un jour de la même façon qu’ils te sont parvenus. Fais donc preuve de persévérance dans les actes qui te seront utiles dans les deux mondes, ici-bas et dans l’Au-delà, avant que tu tournes un jour définitivement le dos à ces avantages ou bien que ceux-ci se détournent à jamais de toi.

C’est ici que s’achèvent les recommandations que je te donne ; si jamais tu consens à t’y conformer, ce sera à ton profit, autrement [tu en assumeras les conséquences] car «Nous appartenons tous à DIEU et c’est vers Lui que nous retournerons »

 Les mourides qui adorent Dieu, tout en comptant sur l’intervention de Serigne Touba pour obtenir le bien et accéder au Paradis, tombent-ils, sans le savoir, dans le shirk (associationnisme) ? En invoquant la « baraka » de leur « marabout », en rendant grâce (sant) à Serigne Touba, en priant Dieu à travers lui ou ses écrits (khassidas), ces adeptes soufis sont-ils devenus des « mécrants », selon la virulente diatribe salafite ? De façon plus générale, l’Islam permet-il de mentionner une quelconque autre créature, aussi éminente soit-elle, « en même temps que Dieu » ? Le « Tawhîd » peut-il s’accommoder du fait de compter sur un quelconque apport ou faveur provenant d’une créature, même favorisée par Dieu, comme les Prophètes, les Saints ou autres ?

Pour répondre à ces questionnements importants, surtout dans le contexte d'ouverture médiatique et idéologique actuel, nous allons tenter d’analyser, en deux parties, la problématique de l’intercession en Islam et ses corollaires (tawasul, tabaruk etc.) telle que traitée dans notre essai « KHIDMA : La Vision Politique de Cheikh A. Bamba » (Editions Majalis, 2010)

L'INTERCESSION EN ISLAM

La possibilité de l’intercession, contrairement aux dénégations excessives de certaines tendances salafistes et littéralistes de l’Islam, constitue une réalité étayée par les principales sources autorisées de l’Islam. Même si elle reste sujette à certaines limitations qui contredisent effectivement les tentations laxistes et excès de certaines interprétations soufies infondées.

De façon générale, cette possibilité d’intervention, appelée shafa’a (intercession), lorsqu’elle a lieu à l’au-delà, ou tawassul (intermédiation spirituelle) lorsque son bénéficiaire est encore vivant, a toujours fait, comme on le sait, l’objet de controverses très passionnées entre différentes tendances de l’Islam (soufies et anti-soufies). Mais elle fut également, depuis toujours, au cœur de la critique sur « l’exploitation des mourides par leurs marabouts » sous couvert d’une hypothétique « intercession de Serigne Touba ou de leurs marabouts » à l’au-delà. Croyance qui justifie, d’après les dénégateurs, le « culte des saints et la vénération de leurs tombeaux » dont les mourides sont régulièrement accusés dans la recherche et dans les nombreuses analyses leur étant consacrées. Tout en paraissant contredire le principe d’unicité absolue de Dieu (Tawhîd) à la base du message islamique. En somme, une autre pierre dans le jardin déjà fleuri des maraîchers de « l’islam noir »...

L’importance de cette question, qui revient régulièrement dans presque tous les débats passionnés sur les croyances des mourides, nous incite à tenter de l’analyser, aux fins de clarifier davantage le débat, à la lumière des matériaux tirés des sources primaires de l’Islam. Sources qui, on le verra, analysées sereinement, sans parti pris et en dehors des nombreuses passions partisanes qui dénaturent la plupart des débats au Sénégal et dans l’Islam, démontrent que le principe d’équilibre et d’équité permet en réalité de reconnaître l’existence de faveurs divines exceptionnelles accordées à certains serviteurs, tout en rejetant les tentatives inconséquentes de profiter de ces faveurs pour transgresser les ordres de Dieu.

Pour résumer cette idée charriée par le Coran et par un grand nombre de hadiths, nous dirons que l’Islam rejette et condamne toute idée d’immixtion d’une quelconque créature (humaine, idole, élément naturel etc.) entre le serviteur et son Seigneur dans l’adoration due à ce dernier. Raison pour laquelle il réprouve sévèrement à la fois l’adoration (Ibâda) des idoles et des faux dieux, au même titre que le pouvoir d’intercession que les polythéistes avaient attribué à ceux-ci dans ce cadre. Dans cette même veine, l’Islam réprouve fermement l’adoration (Ibâda) des êtres humains, que ce soit pour leur sainteté, leur piété, leurs capacités intellectuelles, artistiques, physiques, morales ou autres. Adoration, appelée shirk (associationnisme), qui explique l’existence de certains pouvoirs extraordinaires, comme celui d’intercession des idoles ou d’hommes éminents auprès d’une divinité autre que Dieu, qui leur étaient attribués, surtout dans le contexte des sociétés polythéistes où l’Islam apparut et qui marqua fortement la teneur de son message radicalement monothéiste. Mais, parallèlement au rejet de toute forme d’amalgame et d’associationnisme dans l’adoration exclusive, individuelle et verticale (ou Ibâda) que tout être humain doit au Créateur Seul, l’Islam réaffirma, de façon moins perceptible à priori aux yeux de certains, la possibilité et même l’obligation de passer par d’autres êtres humains et d’autres créatures (Prophètes, Saints, parents, conjoints, frères musulmans etc.) pour accéder à l’Agrément de Dieu. Ceci, dans une autre forme d’adoration horizontale du Seigneur, consistant à œuvrer pour Ses créatures et à se mettre à leur service (Khidma) pour la seule Face de Dieu.

Cette Khidma qui, pour être un pendant et un complément même de la Ibâda, n’en est pas moins très différente et ne saurait aucunement être assimilée au shirk, tant que ses acteurs (Objet et Sujet) se conformeront à ses conditions fondamentales. Et autant l’Islam accepte l’idée que l’adoration du Créateur puisse se faire à travers le profit généré en faveur de Ses créatures, autant il accepte (assez logiquement) l’idée que le Créateur puisse en retour générer du profit en faveur de Son Adorateur (Sujet) à travers ces mêmes créatures (Objet). Sans que cela ne remette aucunement en cause l’unicité absolue et la Toute-Puissance divines. Ceci, tant que l’origine exclusivement divine de ces faveurs et avantages ne sera pas oubliée et que les créatures à travers qui ils sont accordés par Dieu ne seront pas perçues comme les auteurs primaires desdits avantages en dehors de Dieu. Ou bien capables de générer, par elles-mêmes et sans la Permission de Dieu, du profit et de susciter du mal. Ceci, à travers les faveurs leur étant accordées : miracles (mu’jizât), prodiges (karamât), pouvoir d’intercession (shafa’a), d’intermédiation (tawassul ou wasîla), bénédiction (tabarruk), l’exaucement des prières (ijâba) etc.

Pour résumer cette idée fondamentale permettant de mieux comprendre la dialectique en œuvre dans le concept de Tawhîd, l’on peut dire que l’existence de faveurs divines exceptionnelles pour certaines créatures privilégiées constitue une réalité indéniable de l’Islam, unanimement confirmée par l’ensemble de ses sources. Sauf que celles-ci demeurent strictement assujetties à la Volonté Divine et réglementées dans des limites clairement précisées par le Seigneur et ne sauraient légitimer le laxisme et les transgressions commises sous leur prétexte. Tel que précisé par le Seigneur : « Mon Engagement ne s'applique pas aux injustes.» (2:124)…

C’est cette dualité ou dialectique du Message coranique, fondé sur l’équilibre divin, que beaucoup de musulmans, de chercheurs ou « ouztaz » ont apparemment du mal à percevoir ou à accepter pleinement, qui explique, à notre avis, un grand nombre de polémiques et de controverses théologiques séculaires en Islam. Polémiques le plus souvent alimentées, il est vrai, par les querelles de tendances ou d’obédiences plus que par la quête exclusive de la vérité. C’est ainsi que les tenants d’une version unilatéralement verticale de l’adoration (amputée de sa dimension horizontale et de toutes ses implications) persistent encore à se référer exclusivement aux versets et hadiths qui confortent le monothéisme de l’adoration verticale (Ibâda). Tout en ignorant délibérément dans leur répertoire, ou en essayant de réinterpréter dans de sens de leurs idéologies, d’autres versets et hadiths réaffirmant parallèlement la valeur du monothéisme de l’adoration horizontale (Khidma). Alors qu’une analyse dépassionnée des sources islamiques traitant de ce thème aurait pourtant démontré que, non seulement l’exégèse du Coran requiert très souvent la confrontation de l’ensemble des versets traitant du thème analysé, sans aucune discrimination arbitraire, mais que la meilleure démarche et l’approche la plus exhaustive consisteraient plutôt à aborder cette question en plusieurs temps ou niveaux.

Comme nous allons l’illustrer dans la seconde partie de cette analyse qui, en confrontant les différentes sources islamiques qui traitent de cette problématique de l’intercession, démontrera qu’il est tout à fait conforme à l’esprit de l’Islam d’œuvrer sincèrement pour Dieu, tout en comptant sur les faveurs qu’Il a accordées à Ses Amis Privilégiés…

 

[Par A. Aziz Mbacké Majalis – Partie 1]

Kémanou  XASSIDA yi SERIGNE TOUBA

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