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Cheikh Ahmadou Bamba et sa conception du savoir

Compte tenu de l’œuvre du Cheikh que nous avons parcourue et celle dont on nous fait écho, on peut imaginer qu’il a bâti le projet du mouridisme autour de la notion de sciences et de savoirs. Bien qu’il soit issu d’une culture et d’une tradition orale, il a construit toute son œuvre à travers l’écriture dans un souci de transmettre le savoir dont les mourides auront besoin pour construire leur société. Dans sa démarche de construction de savoir, Ahmadou Bamba a essayé d’articuler deux éléments clés pour guider les disciples dans les sillons de la rectitude que requiert la tradition mouride. Il s’agit de calibrer la vie du disciple qui repose sur un savoir qui lui assure un bonheur dans sa vie et une rétribution à l’au-delà s’il essaie de se conformer aux préceptes islamiques auxquels il est assujetti.

Dans son traité de perfectionnement spirituel, Maxaaliquun-Niiraan(Les verrous de l’enfer et les clés du paradis), il exhorte davantage les disciples à accorder plus d’égard aux savoirs et à leur quête. En effet, il pointe quatre objectifs que le disciple doit avoir pour prétendre à ce savoir. D’abord, il faut qu’il ait l’intention de sortir de l’ignorance et de se rendre utile pour son prochain. Cela peut se matérialiser par la question de la circulation et de la transmission des savoirs dans les lieux de médiation comme les daaras, les dahiras ou les moments solennels à l’instar du Magal. C’est de là que prend le sens de la khidma (rendre service à son prochain) qui est une pratique courante chez certains talibés.

Ensuite, une fois le savoir acquis, il lui suggère de le vivifier afin de l’entretenir et de l’appliquer à tout ce qu’il fait. Ce savoir doit accompagner le disciple dans son quotidien à l’image de son ombre.

Dans cette approche du savoir, le Cheikh donne une importance capitale au comportement de la personne. C’est pourquoi il essaie de travailler et de polir le comportement de celle-ci en prônant de lier toute action avec un savoir. C’est ainsi qu’il dit au verset 24 du même ouvrage que la science et la pratique sont deux joyaux précieux qui engendrent le bonheur des deux mondes (entendez le monde où nous vivons et l’au-delà).

Dans son œuvre, Ahmadou Bamba donne un caractère sacré au savoir comme il a sanctifié le travail. Chez les mourides, détenir un savoir et l’enseigner constitue l’acte le plus pieux qui soit. Celui qui acquiert le savoir est assujetti à une double obligation : une obligation religieuse qui le pousse à faire partager ce qu’il détient pour que ses condisciples ne puissent sombrer dans l’ignorance, mais également pour que les actes soient conformes avec la science ; une autre obligation, morale, qui le fait culpabiliser et lui donne le sentiment de ne servir à rien pour sa confrérie et sa patrie.

Ainsi, leur guide avance que celui qui agit en marge de la science, son action se présente comme une poussière en dispersion. Et celui qui a acquis la science et ne l’applique pas, celui-là est un âne chargé. Dans ses recommandations, il est sous-entendu que le savoir ne doit pas faire l’objet de règlement de compte ou d’objet de glorification et de rivalité. Le savoir doit rendre l’humain plus modeste et renforce sa propension à répondre aux sollicitations de son prochain. Ce qui renforce sa piété, harmonise l’acte et la science. Dans son traité de politesse, Nahju-Qadaa-il-Xaaj, (La voie de la satisfaction des besoins),il articule le savoir en tant que science avec le savoir-être. Là, il s’agit de montrer à la jeunesse qu’à travers les actes de bienséance et de bienveillance à l’égard de leurs parents ou leur prochain, les disciples peuvent remplir leurs devoirs religieux et obtiennent en rétribution une vie paisible « aux deux mondes ». Dans ce cas, le savoir donne la possibilité aux disciples d’accomplir la khidma en se donnant une bonne conscience.

il sert également à institutionnaliser l’attitude du disciple envers son guide spirituel en le mettant en garde sur un certain nombre de comportements. Par exemple dans le verset 60 il explique que si toutefois tu t’assois avec lui, fais-le avec respect dans la pondération, dans l’humilité et la retenue. Et plus loin il l’incite à baisser son regard si jamais il s’assied avec lui. Ce comportement, bien qu’enseigné dans les ouvrages mourides, tous les disciples ne le pratiquent pas. Les disciples chez qui on peut souvent l’observer ce sont les talibés qui sont issus des daaras où ce genre de comportement constitue un pilier des enseignements dans ces instances de transmission.

L’acquisition de ce comportement et le côtoiement du guide spirituel forgent le caractère du disciple, son action est connectée au savoir assimilé. Le comportement associé au savoir accentue la pudeur du disciple. Cette même pudeur est jumelée à la foi par le Cheikh car partout où elle est absente, la foi n’existe pas. Pratiquer un acte de foi se mesure aussi à l’obéissance des deux parents qui requiert une bienveillance. Le savoir à travers le guide enjoint au disciple mouride d’extraire une partie de sa science pour accomplir son devoir religieux envers ses parents qui constituent pour lui une référence.

À travers l’œuvre d’Ahmadou Bamba, le mouride se définit à partir de ce triptyque en l’occurrence le savoir (ses devoirs et ses droits en tant que personne mature jouissant de toutes ses facultés), la pudeur (serviable envers ses parents, courtois avec son prochain) et la foi (pour nourrir sa spiritualité à travers les œuvres pieuses comme dispenser un savoir ou nourrir un orphelin).

Le savoir tel que l’avait conçu et enseigné Ahmadou Bamba semble subir des évolutions même si l’essence est toujours intacte. De nouveaux dispositifs ont intégré les circuits du savoir et de son univers à travers des modes de déploiement différents et opération de médiations et de vulgarisations. La circulation et la transmission des savoirs prennent d’autres formes et se déploient dans l’espace sous des aspects innovants. Les technologies de l’information et de la communication apportent un nouveau souffle au contenu scientifique, mais occasionnent un renforcement de liens sociaux au-delà du savoir qu’elles sont censées véhiculer.

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Written by LA REDACTION

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