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Cheikh Ahmadou Bamba, un marqueur d’identification et d’appartenance confrérique

À travers l’Afrique, la figure religieuse de Cheikh Ahmadou Bamba constitue un marqueur de revendication et d’identification identitaire. Les récupérations de son image et de son œuvre en dehors des pratiques religieuses en sont de parfaites illustrations. Au grand dam des religieux, l’image de Bamba devient un objet de revendication culturelle voire économique que chaque composante de la société s’approprie dans le domaine où elle évolue. C’est ainsi que la figure de Bamba est présente dans toutes les couches de la société sénégalaise avec des représentations plus ou moins sacrées. La représentation de Bamba accompagne le disciple mouride dans tous les moments de son existence, même jusqu’à la mort : le défunt est accompagné par des litanies tirées de ses Khassaïdes (c’est le cas de Diawartou, un khassida que l’on récite lors des enterrements chez les mourides).

L’image de Bamba et les « êtres culturels » (Jeanneret, 2010) ayant trait à la communauté mouride subissent une surexploitation médiatique. Ce qui détourne le sacré vers le profane. Les symboles du mouridisme deviennent de véritables vecteurs commerciaux mais également de puissants facteurs d’influence à l’endroit des populations. Ce qui est frappant, c’est que depuis les années 2000, de nombreux chefs d’entreprise très influents se réclament du mouridisme. Même si les intentions sont ignorées à ce jour ce qui est remarqué est que l’image du mouridisme est surexploitée au profit de pratiques qui n’ont rien de sacré ou de religieux. Dans quelle mesure pouvons-nous affirmer que l’image de Bamba sort du cadrereligieux pour devenir un objet de revendication identitaire et culturel ? Comment s’est opéré ce changement de paradigmes sur Bamba ?

La métamorphose de la société traditionnelle mouride s’est opérée pour placer le patrimoine de la communauté sous une autre forme d’influence. Cette influence a engendré au sein du mouridisme deux dimensions. Une logique symbolique caractérisant une identité religieuse vient se heurter à une logique marchande qui exploite la notoriété du Cheikh.

Dans certains cas, on frise la manipulation avec l’implication de familles religieuses dans des actions qui n’honorent pas la philosophie mouride telle qu’elle a été établie par le Cheikh. Les entrepreneurs et les hommes politiques les plus en vue s’identifient au mouridisme et réclament sa culture de partage à travers les dons consentis à l’endroit des disciples et religieux. C’est le cas de l’entreprise (TSE) de l’homme d’affaires Cheikh Amar qui met l’expertise et les moyens de sa société au service du Ndiguël lors des travaux champêtres de la communauté. Ces actions d’identification et de revendication se pratiquent chez tous les entrepreneurs mourides, elles cachent une logique de marketing inavouée. L’image et les symboles du mouridisme répondent dans certains cas à des logiques de commercialisation et de publicité que les chefs d’entreprise savent utiliser de façon subtile. La photographie ci-dessous est un cas de détournement d’images et de symboles mourides assez parlant. Cette sortie volontaire du cadre normatif de la publicité traditionnelle nous plonge dans une autre forme qui contourne les codes en nous plongeant dans un autre univers moins normé. Cetteforme de communication ressemble en partie à ce que Caroline Marti de Montéty (2014) appelle « la dépublicitarisation » consistant en une « tactique des annonceurs qui visent à se démarquer des formes les plus reconnaissable de la publicité pour lui substituer des formes de communication censées être plus discrètes, dégagées des marques de la publicité ». Cette approche est dans le principe similaire à ce que défend Montéty. C’est une sorte de colmatage publicitaire avec des moyens ordinaires. Cependant, il y a une différence entre la démarche mouride et la théorie conceptuelle de Montéty. Chez l’auteure, il y a des marques derrière, des annonceurs et une logique marchande de la communication. Alors que chez les mourides c’est le disciple qui construit (à sa guise) son objet médiatique avec une visée esthétique et symbolique. Il exhibe son appartenance confrérique et religieuse de façon générale. Le camion se transforme en « être culturel » (Jeanneret) circulant.

photographie d’un camion frigorifique appartenant à un disciple mouride,
prise à Mbour. Image de l’auteur

Ce camion de marque française personnalisé conformément à la sensibilité mouride présente de nombreuses références qui dépassent parfois le cadre restreint du mouridisme pour englober de façon générale la dimension religieuse du musulman tout court.

Aux yeux du disciple mouride ce camion ne présente aucune particularité par rapport aux autres véhicules, ça relève de l’ordre normal des choses. Il révèle un caractère intéressant car de nombreuses références inhérentes à l’Islam, à la République (dans une moindre mesure) et au mouridisme sont notées. L’image dénote d’abord que le propriétaire ou le chauffeur du véhicule manifeste une croyance à une religion (l’Islam) doublée d’une appartenancecommunautaire (le mouridisme).

Par Cheikhouna Beye

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