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La « fameuse lettre de Borom Darou », une correspondance qui marque toute une communauté

Louis Moutet, après avoir remplacé Henri de Lamothe, devient gouverneur de la ville de Saint Louis, capitale de l’Afrique Occidentale française (AOF). Il se charge de continuer la mission amorcée par Henri de Lamothe qui consiste à faire appliquer aux chefs religieux un Islam compatible avec les valeurs et principes de la colonisation. Ahmadou Bamba qui n’entend pas pratiquer sa religion ainsi, se heurte à la fois à la colère des administrateurs coloniaux qui se sentent humiliés et à la jalousie de ses coreligionnaires qui n’hésitent pas à le dénoncer en l’accusant de préparer le Jihad contre les colons.

Ces tensions ont donné lieu à de nombreuses convocations pour une demande d’explication auprès du gouverneur de Saint Louis. Au bout de la cinquante-troisième convocation, Ahmadou Bamba charge son frère Thierno d’aller apporter une lettre au gouverneur pour lui faire part de son intention de déférer à la convocation et sa prochaine venue à Saint-Louis. C’était le 9 août 1895 dans sa concession du Bâol.

Cette correspondance a donné un coup de fouet au rayonnement et à l’image de Mame Thierno. Elle l’installe à un autre niveau jusque-là inconnu de lui. La bravoure que lui reconnaissent désormais ses condisciples qui ne s’imaginent pas aller affronter le gouverneur renforce sa légitimité et sa crédibilité auprès du fondateur. La charge symbolique de cette correspondance conforte les disciples dans l’idée selon laquelle, à travers Thierno, la confrérie fait état de sa détermination à aller jusqu’au bout de sa résistance pacifique, quel que soit le prix à payer.

Ce voyage confirme la plénitude de Thierno et consolide l’édification de la confrérie dans sa hiérarchisation spirituelle, politique, et symbolique. Spirituelle, parce qu’il est le plus apte à ce stade à assurer l’instruction et l’éducation des talibés et enfants du Cheikh. Politique, parce que le dauphin est intégré dans la conscience populaire de tous les talibés mourides. Ce statut de numéro deux ne souffre aucune contestation car il est le fruit d’un long processus de collaboration et de complicité avec son frère et maître. Symbolique, car cette missive marque à jamais le début de l’histoire des mourides. Cette convocation a débouché sur le jugement, la condamnation puis la déportation pendant plusieurs années du Cheikh au Gabon. Nous faisons ici l’économie du procès, des échanges qu’il y avait eu au palais du gouverneur et des charges retenues contre Bamba.

La correspondance pose le premier acte de communication officielle de la confrérie vis-à-vis des administrateurs coloniaux. La transmission du courrier à dos de cheval est révélatrice de la rareté voire de l’inexistence des moyens de communication dans cette zone isolée. Pour se rendre à Saint Louis, Thierno a cheminé plusieurs jours et plusieurs nuits en se laissant guider par les étoiles la nuit. En effet, ce sacrifice selon certains disciples a pour conséquence et récompense la cérémonie de commémoration que les mourides célèbrent tous les 5 septembre au bureau de la gouvernance de Saint Louis. Ce 5 septembre 1895 coïncide avec le jour de l’arrivée du Cheikh à Saint Louis afin de répondre au gouverneur. En guise de marteler son ancrage religieux et sa volonté de n’obéir qu’à Dieu, le Cheikh se met à prier deux rakas(unité de prière) avant de s’adresser au chef des lieux.

Cet acte est différemment interprété. Pour les autorités administratives et autres chefs religieux, cela relève de la provocation et du refus de se soumettre à l’autorité coloniale. Les chefs religieux voient dans cet acte une trahison de sa part car il est censé affaiblir leurs ressources financières face à un ennemi armé et impitoyable « le colonisateur a son arme, le chef religieux a son chapelet ». Pour les mourides, a fortiori pour Thierno, Bamba vient encore de montrer sa singularité et la sincérité de sa foi envers Dieu. Sa spiritualité et sa pratique religieuse sont au début et à la fin de toutes ses préoccupations. Il démontre que seule l’autorité de Dieu est légitime et que les autres pouvoirs sont éphémères, relate un enquêté93lors d’un échange. En ces temps apaisés de l’indépendance et de la réconciliation des confréries religieuses, cette prière penche plus pour un acte de dévotion et d’héroïsme que de trahison. Un pèlerinage est, chaque année, organisé dans la ville de Saint Louis au bureau même de l’ancien gouverneur Moutet. Chaque édition est parrainée par une personnalité religieuse ou une famille qui a marqué spirituellement le pays.

Cheikh Ahmadou Bamba et Mame Thierno sont les deux figures qui caractérisent la doctrine et la tradition mouride. Ils constituent des vecteurs d’identification pour l’ensemble des disciples mourides. Au-delà de leurs liens de parenté, la convergence de vue sur les sciences religieuses et l’approche éducative des jeunes ont fini par faire d’eux les figures emblématiques qui marquent le plus l’identité culturelle et cultuelle de la communauté. Mame Thierno, dans sa démarche, représentait la synthèse du mouridisme car à travers lui on voyait Ahmadou Bamba.

Par Cheikhouna Beye,

La communauté mouride du Sénégal et de la diaspora : pour une approche communicationnele de la tradiation et de l’”criture en contexte de transformation médiatique

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