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La tradition mouride s’ouvre au monde

La confrérie des mourides s’est mue en groupe socioreligieux et se caractérise par trois faits : son enracinement dans les zones rurales qui l’ont vu naître, son déploiement dans les zones urbaines et son « internationalisation croissante » envers les métropoles occidentales. Le voyage fait partie de l’imaginaire et de la représentation mouride. Ce qui est pour certains disciples une réplique symbolique faisant allusion aux multiples déportations auxquelles faisait face leur guide. Les mourides ont la posture d’une société à forte identité locale mais qui se transnationalise et suit, selon Cheikh Guèye (2002) « le mouvement de la mondialisation en domestiquant les nouvelles technologies de l’information et de la communication ». La confrérie invente une nouvelle forme religieuse qui engendre unereterritorialisation, renouvelle les symboles et recompose les pratiques sous d’autres aspects plus innovants.

Au-delà du legs traditionnel, d’autres pratiques se sont greffées sur les pratiques religieuses sous forme de tradition. C’est le cas des séances de dahira qui sont étrangement analogues à la wasifa, une pratique observable chez la confrérie de la Tijaniya dans la Zaouia de Cheikh Ahmed Tijani Chérif du Maroc à Fès. Les séances de prières qui s’y effectuent s’appellent la wasifa. La Zaouia est définie en ces termes par Abdelhafid Chlyeh (1999, p. 21) :

« Une zaouia est un centre religieux et spirituel délimité dans l’espace. Il est généralement fondé par un saint (wali ou saleh) qui dans certains cas est le maître spirituel d’une confrérie. C’est aussi le lieu où il s’est adonné à la prière et à l’ascèse, et où il a prodigué son enseignement. Cet espace est considéré comme un sanctuaire où se trouvent le tombeau et des dépendances qui servent à recevoir les pèlerins et parfois à dispenser l’enseignement des sciences religieuses et juridiques. Ce centre spirituel d’où diffuse labaraka de son fondateur peut en outre faire œuvre de bienfaisance. La force bénéfique du saint se transmet à ses descendants qui gèrent généralement le lieu ainsi qu’aux personnes qui en ont la charge après sa mort.

Lorsqu’il s’agit d’un lieu de naissance et de développement spirituel d’une confrérie, il acquiert le statut de Zaouia-mère, à laquelle se rattache des zaouia secondaires de différentes régions du Maroc résultant de l’extension de la confrérie. Ces différents centres, outre les enseignements qu’ils dispensent, servent à la pratique et à la transmission de la voie (tariqa) initiatique et spirituelle tracée par le maître fondateur de la confrérie. »

Dans certaines conditions, la séance de la dahira et la wasifa procèdent aux mêmes prestations et aux mêmes rituels d’interactions religieuses. Cette interaction religieuse s’effectue quelquefois sous forme d’« expression directe », quelquefois sous forme d’« expression indirecte » pour reprendre les termes d’Erving Goffman (1974).

Dans cette expression explicite, la séance de la dahira se déroule autour d’un cercle dirigé par un leader de groupe qui guide les vocalises et les intonations de la prestation. La parole récitée en arabe, le groupe sous la direction du leader chantonne des louanges au seigneur et à son prophète à travers la plume du Cheikh. Les versets récités, selon le début ou la fin du poème, sont modulés afin de donner au reste du groupe la possibilité de changer les mélodies sans interrompre la séance du récital. Tout se passe dans la gestuelle avec le ballet des doigts mais également le regard qui donne l’approbation aux uns et aux autres sur la possibilité de baisser ou de monter la voix.

À cette communication traditionnelle vient s’ajouter la communication ou bien « l’expression indirecte » où le fait de se réunir en séance de dahira sans la présence d’un guide spirituel montre aux autres confréries que les mourides sont animés d’une détermination et d’une foi inébranlable en leur Cheikh à qui ils vouent « une soumission sans limite » comme ils aiment le dire. Cette expression indirecte traduit également la singularité des mourides tant dans leur manière d’être que dans leur sens de la communication non verbale. Cela se matérialise par le slogan qu’ils ont l’habitude de répliquer : yalla dou faye wakh bayi dieuf (Dieu ne rétribue jamais la parole au détriment de l’action). La façon dont les séances de la dahira se déploient est une manière pour les mourides de montrer aux yeux du monde que la question de la ruralité est ancrée en eux et le respect scrupuleux de la tradition y est pour beaucoup. La façon d’opérer les séances en forme de cercle prend son origine dans les villages ruraux où le Cheikh leur recommanda « d’unifier leurs couders » et d’être tout le temps ensemble dans les actions que Dieu agrée. En étant ensemble, ils résisteront aux tentations et aux assauts de leurs détracteurs mais également leurs prières seront facilement exaucées.

C’est en partie ce qui explique que le mouride, où qu’il se trouve dans le monde, tient à son terroir, Touba, et à son identité rurale. C’est ce qui contribue au renforcement du statut spécial de la ville dans une république laïque. La singularité de cette ville-terroir se mesure, pour les mourides, à l’image de la tortue de mer qui, quelle que soit sa situation géographique, retournera à son lieu de naissance pour se reproduire. Le mouride, d’où qu’il se trouve, retournera à Touba pour le Magal ou bien s’y fera enterrer après sa mort.

Par Cheikhouna Beye

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