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La trajectoire de Cheikh Ibra Fall, ce personnage « hors norme » qui influence profondément la voie (yoonu) mouride

Ce paradoxe est à souligner : les Baay Faal, bien que situés à la marge, sont porteurs de la vérité du mouridisme, en portant ses normes à leur paroxysme. Il est d’ailleurs difficile de retracer de façon linéaire et certaine l’histoire de cet homme, tant les versions sont diverses et antagoniques. La confrontation des sources externes avec l’histoire orale mouride, ou plutôt avec les histoires orales, permet néanmoins de saisir les enjeux de la légitimation Baay Faal pour les différents acteurs, tout en soulignant la difficulté de rendre compte avec certitude de la genèse communautaire.Les renseignements concernant Cheikh Ibra Fall, consignés dans les archives coloniales françaises dès 1895, peignent un cheikh mouride riche et influent, dont il faut « se méfier ». Pour l’incontournable Paul Marty (le« spécialiste » des affaires musulmanes au Sénégal et enAOF), il est « le Ministre des Affaires Économiques » de la confrérie et dirige la commercialisation de l’arachide. Il le présente ainsi :

« Ibra Fall a un physique peu sympathique qui ne revient pas en sa faveur. Avec ses tics, ses ricanements nerveux, une sorte de delirium tremens qui l’agite, on serait tenté de le prendre pour un simple » (cité par Villeneuve 1959 : np).

Établi à Saint-Louis à partir de 1895, date de la première déportation de son maître , Cheikh Ibra Fall devient toutefois un interlocuteur privilégié des Français. En 1912, il est, selon l’administration, « le premier lieutenant d’Amadou Bamba et le second personnage de son ordre » et draine des centaines de disciples. Après une période de méfiance réciproque, les relations entre Mourides et colons s’améliorent (Coulon 1981) et s’orientent, surtout à partir de la Première Guerre mondiale, vers une politique d’« accomodation » (Robinson & Triaud 1997). A son décès en juin 1930, Cheikh Ibra Fall est présenté comme « un sage, un brave homme, respectueux et dévoué à la cause française » . A aucun moment, les observateurs ne notent une particularité de pratiques religieuses concernant Cheikh Ibra Fall et ses disciples. Au contraire, dans l’« imaginaire » mouride, Mame Cheikh (surnom affectueux de Cheikh Ibra Fall) est un homme de Dieu qui a su préserver l’identité wolof et, plus largement, sénégalaise, tout en bouleversant, à son arrivée dans l’école coranique de Cheikh Amadou Bamba, les normes religieuses dominantes. Selon le « vieux » Mame Fallou Niang, oncle maternel de l’ancien khalife général des Baay Faal,

« Quand Mame Cheikh a vu Serigne Touba [surnom de Cheikh Amadou Bamba], il ne tenait plus sur ses jambes et il est tombé par terre. Il a dû se relever, trois fois. La troisième fois, il s’est relevé et s’est approché du marabout en marchant sur ses genoux. Les habitants de la maison ont demandé ce qu’il se passait. Les envoyés ont répondu : “C’est un fou qui nous a accompagnés sur le chemin de notre retour”. C’est pourquoi le Baay Faal s’entend appeler depuis longtemps “le fou”. Et quand il est venu donner la main à Serigne Touba, il s’est prosterné en mettant la main de Serigne Touba sur son front. Les disciples se sont étonnés. Il l’a fait trois fois puis s’est assis devant le marabout. […] Le marabout lui a demandé : “Qu’est-ce-que tu es venu chercher ?” ; “Je veux arriver auprès de Dieu” (Bëgg yegg ca Yalla) ; “Qu’est-ce-que tu as comme bagages pour arriver auprès de Dieu ?”. Cheikh Ibra Fall a frappé sa poitrine et a dit “L’action (Jëf)”. Serigne Touba a répondu : “Ceci ne t’amène pas auprès de Dieu. Celui qui veut arriver auprès de Dieu doit faire les cinq prières quotidiennes, doit jeûner, faire l’aumône légale. Tout ce que Dieu a interdit, il l’abandonne ; tout ce que Dieu prescrit, il le fait”. Mame Cheikh lui répond : “Tout cela, je l’ai laissé à Waxe Njaabi [son village d’origine]. Je cherche ce qui est important, ce qui est meilleur avec toi (Diwut lu ko gën ci yow). […] Je veux ce que personne n’a eu (Kenn lu amul, laa bëgg)” »

Si Cheikh Amadou Bamba accepte l’allégeance de Mame Cheikh, ce dernier subit dès le départ un fort ostracisme de la part des autres élèves. Ils ont en effet du mal à accepter la présence d’un disciple ne respectant pas les préceptes du Coran, ne cherchant pas à s’instruire et limitant ses activités au travail des champs et à l’entretien de la concession (tâche de surcroît féminine) ; certains préfèrent même quitter le daara en protestation. Cependant, progressivement, l’attitude exceptionnelle de Cheikh Ibra Fall envers son maître devient la règle au sein du daara et la norme confrérique de la relation entre marabout et disciple. Selon Serigne Babacar Mbow, un cheikh Baay Faal,

« Il ne s’agissait plus d’évoquer le Nom de Dieu sans passer à l’acte ni de se tenir debout devant le Maître, ni de garder sa coiffure en sa présence, ni de déranger ses précieux moments de retraite et d’incantation, mais de s’agenouiller humblement devant lui, et d’avoir la patience d’attendre qu’il soit disponible, même plusieurs jours si c’était nécessaire » (Mbow 2000 : 44).

Désormais, Serigne Touba n’est plus un simple maître d’école coranique mais un homme de Dieu devant être reconnu comme tel. De plus, Cheikh
Ibra Fall est loué pour être le disciple le plus « efficace » , celui qui a su défendre et prêcher la voie de son maître. D’une part, il est intervenu de nombreuses fois auprès de l’administration française et des hommes poli- tiques sénégalais, pour le retour de Serigne Touba au Sénégal . D’autre part, les Mourides appréhendent sa richesse en tant que signe des bienfaits divins et moyen de protection et d’autonomie communautaire. De plus, ils soulignent immédiatement qu’il redistribuait tous ses biens à Serigne Touba et à ses « frères ». Dans la mémoire collective, Mame Cheikh devient Lamp Faal, la lumière Fall, celui qui a éclairé Serigne Touba parce qu’il l’a reconnu et fait reconnaître . Dans les chants Baay Faal, qui ajoutent à la shahada (premier pilier coranique affirmant l’unicité divine et la mission prophétique de Mahomet) des couplets racontant l’histoire confrérique et les enseignements maraboutiques, on entend souvent :

« Budulwoon Maam Séex Ibrahima Faal, Bamba réer ba n ̃ibbi » : « Sans Mame Cheikh Ibra Fall, Bamba serait mort en rentrant [sous-entendu de l’exil], on l’au- rait oublié » ;
« Budulwoon ak yow, Bamba jaar fi n ̃ibbi » : « Sans toi, Bamba serait passé et rentré [chez lui]. »

Les paroles du sikar soulignent la nécessité historique des deux hommes. De même, dans la majorité des représentations picturales les associant, Serigne Touba est dessiné en blanc (Roberts & Nooter Roberts 1998) et Cheikh Ibra Fall en noir. Ils émergent en tant que figures archétypes, contraires et complémentaires, du mouridisme. Selon certains adeptes, mystiquement, ils forment un seul être, ils représentent les deux faces unifiées du mouridisme.

Mame Cheikh incarne le temporel et Serigne Touba le spirituel. Mame Cheikh, en s’acquittant de l’ensemble des tâches de la concession et des champs, permet à Serigne Touba de se consacrer totalement à la méditation et aux prières. De son côté, Serigne Touba le conduit sur le chemin de Dieu. Pour les disciples, la complémentarité est telle qu’elle se mue en unité, en réunion de dispositions contraires et nécessaires l’une à l’autre.

Toutefois, si les Mourides se retrouvent derrière l’apologie de Mame Cheikh en tant que disciple exemplaire, ils ne vont pas suivre et accepter l’ensemble des croyances et pratiques de sa voie. Le point différenciant catégoriquement les Baay Faal des autres Mourides est leur non-respect des pratiques cultuelles. Les Baay Faal vont l’expliquer par leur appartenance à la haqiqa, cette voie ésotérique basée sur l’intuition de la volonté divine et le perfectionnement intérieur, mystique proprement soufie ; alors que les autres Mourides suivent la charia (ou saria selon la prononciation wolof), l’orthopraxie. Or, selon Marc Gaborieau (1996 : 198), ce qui est primordial en islam est l’orthopraxie, l’obéissance à la Loi révélée, avant la motivation et la sincérité intérieure. Pourtant, les Baay Faal vont inverser cet ordre de préséance en estimant, pour la plupart, que la haqiqa est supérieure à la charia. Ils sont exemptés des prières et du jeûne parce qu’ils dévouent intégralement leur vie à un marabout, en travaillant pour lui et en lui donnant tout ou partie, finalement en « se » donnant à lui (Godbout 2000). Pour eux, l’essentiel est de s’améliorer intérieurement, d’agir et d’aider les autres, tout en se détachant des contingences matérielles, afin d’atteindre Dieu et d’acquérir son assentiment. L’ascétisme prôné par les Baay Faal ne se révèle donc pas antinomique, bien au contraire, d’une action dans ce monde. Au-delà du travail, l’une de leurs maximes est Jëf, jël, littéralement « agir, prendre/recevoir », signifiant que l’homme ne reçoit qu’en proportion de ses actions (« On récolte ce que l’on sème »). Pour atteindre la perfection, et donc Dieu, le Baay Faal doit d’abord se « purifier » intérieurement, devenir humble et accepter les « épreuves de la vie », pour pouvoir se soumettre ensuite à un guide religieux, dédier sa vie à Dieu et aux autres. Fondamentalement, les Baay Faal doivent être tournés vers les autres avant eux-mêmes. Cette norme d’extranéité se concrétise dans nombreux gestes de la vie quotidienne : ils se saluent en s’abaissant mutuellement devant l’autre (sujo ́ot), se servent systématiquement en dernier, doivent montrer continuellement la préséance qu’ils accordent aux autres ; l’accusation d’égoïsme étant l’une des plus mal vécue et source d’intarissables tensions. La voie Baay Faal s’appuie ainsi sur une mystique pacifique qui valorise l’humilité et la compas- sion vis-à-vis de tout être, même si les actions violentes d’une minorité contredisent cette assertion. Cette mystique, basée sur la soumission sans bornes, l’action et la foi intérieure, a créé un yoonu Baay Faal, un chemin, une voie spécifique au sein du mouridisme et qui en constitue, en même temps, la porte d’entrée, buntu Muridiya.

Tout en fondant une voie particulière, Mame Cheikh influence donc profondément la formation des normes dominantes mourides, au niveau de la soumission du disciple, des vertus d’un travail physique pénible au service du marabout et de la prééminence de l’éducation par rapport à l’enseignement (pendant la tarbiyya, l’apprentissage au daara). Marginalisation religieuse n’a pas rimé avec absence de contrôle sur l’édiction des normes. L’autorité et le charisme de Mame Cheikh, en partie liés à son statut social, lui permettent d’imposer de nouvelles règles, même si les autres Mourides continuent à respecter la charia. En outre, il a eu le soutien, du moins tacite, de son maître. Enfin, il impulse un changement de normes estimé légitime dans la mesure où il n’agit pas pour son propre compte mais pour celui de Serigne Touba et du mouridisme en général. Cette extranéité légitime in fine la transgression et la modification des normes dominantes.

L’influence de Cheikh Ibra Fall est telle que l’on peut parfois se demander en quoi il est le fondateur d’une voie spécifique. Dans son ouvrage Diazboul Mourid (traduit en français et publié vers 1999 au Sénégal), il ne s’inscrit pas du tout en rénovateur de la voie mouride mais en promoteur. S’il se distingue, c’est afin d’œuvrer au mieux pour Serigne Touba et non afin de s’en démarquer. La majorité des observateurs de l’époque s’y sont d’ailleurs fourvoyés en assimilant les pratiques de Mame Cheikh et ses dis- ciples à celles de l’ensemble des Mourides.

Titré : Les épopées contradictoires de Cheikh Ibra Fall

Article : Histoire d’une stigmatisation paradoxale, entre islam, colonisation et « auto-étiquetage » Les Baay Faal du Sénégal

Auteur : Charlotte Pezeril

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Written by LA REDACTION

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