in

Le sens de la Jihâd du Cheikh

L’Invocation de Dieu occupe une place importante dans la vie de tous les soufis. Elle est pratiquée à travers différentes modalités orales et écrites. C’est dans ce sens que la poésie constitue un moyen d’expression de cette activité spirituelle, depuis les prémices du soufisme jusqu’à l’avènement des confréries dans lesquelles elle s’est renforcée et y a assuré des fonctions
multiples. Tout en gardant sa vocation transversale d’action de grâce (Shukr) et de prière, le poème, selon les cas, peut être destiné à la formation du disciple, à partager sa propre expérience spirituelle ou à exalter son amour pour le maître, pour le Prophète et pour Dieu.
Dans l’immense production poétique du Cheikh, on retrouve ces différentes fonctions. Il n’est même pas rare de les trouver associées ensemble dans l’un ou l’autre de ses poèmes. On peut même affirmer que durant toute sa vie de privation et de solitude, il a fait de l’Exaltation de l’Unicité de Dieu et de son Amour pour Son Prophète, son occupation principale. C’est dans ce cadre très vaste que ses compagnons de Badr sont magnifiés par le poète. Ils le sont, tantôt pour leur exploit historique, comme il le chante dans son poème intitulé l’Attirance des cœurs.

D’autres fois, ils sont magnifiés à travers des poèmes de prières comme il l’a fait dans son fameux qasîda « Asmâ’ ahl Badr » (Les Noms des combattants de Badr) dans lequel il les a tous nommés, par ordre alphabétique, en invoquant l’Agrément de Dieu pour chacun d’eux. Il est important de préciser qu’il a commencé la composition de ce poème sur le chemin de Saint-Louis, en 1895, lorsqu’il était arrêté et conduit au procès par l’Autorité coloniale. Peu de temps avant ce procès, dans cette ville, il composa un autre poème dans lequel il dévoila son compagnonnage avec les combattants de Badr.

Alors que je suis accompagné des vertueux dans mon voyage
Les ennemis, eux, me prennent pour leur captif

La présence de cette élite dans ses panégyriques est récurrente et hautement symbolique. Seulement ce symbolisme, au-delà de toute image ou parabole poétique, est bien soutenu par un vécu réel que le soufi dévoile de temps en temps et que la tradition orale chante dans les cercles de disciples. Selon son fils et Calife Cheikh Abdoul Ahad (m. 1989), c’est le Cheikh lui-même qui disait qu’il a vu pour la première fois, à l’état de veille, les combattants de Badr accompagnés du Prophète, dans une de ses retraites spirituelles à Touba, en 1894, quelques mois avant son départ pour l’exil.

Même si l’on concède au soufi cette possibilité de voir et d’échanger avec le Prophète ou avec l’un des saints déjà morts, à un niveau très élevé de l’Ascension mystique25, il n’est pas tout à fait aisé de le comprendre lorsqu’il disait mener de la Jihâd26, avec ces combattants, cette foisci sans armes. Il l’est encore moins si l’on n’a qu’une conception qui réduit le sens du mot Jihâd à la guerre, fût-elle sainte. D’ailleurs, un terme beaucoup plus approprié et pourtant coranique est souvent oublié quand il s’agit de désigner avec précision la bataille armée : c’est le mot al-qitâl.
Cette position du Cheikh, plus ou moins ambiguë aux yeux du profane, trouve pourtant une claire explication dans la pensée du soufisme.

Il faut toutefois préciser que c’est bien dans le cadre de la Jihâd auquel appel le Coran que la première bataille entre croyants de l’Islam et mécréants oppresseurs avait été autorisée et avait eu lieu à Badr. La victoire des musulmans dont le nombre était trois fois plus réduit que celui des Mecquois était symbolique et magnifiée par Dieu28 et son Prophète. D’après les analystes de l’histoire, cette autorisation en question s’était fondée sur la légitime défense comme du reste toutes les autres batailles qui l’ont suivi, du vivant du Prophète. Cet argument éloigne ces combats de toute velléité de domination ou de toute violence gratuite.

Chez le soufi, ce qui est plus important semble être l’esprit pour lequel ce qital n’est qu’une forme circonstanciée, parmi tant d’autres formes. L’esprit transcende la forme, les circonstances et le temps et se pérennise par la vocation de l’ordre divin. C’est l’esprit qui est ordonné et récompensé. En effet, la même récompense, désigné plus précisément sous le concept d’« Agrément de Dieu », a été décernée à l’issue d’une bataille à Badr mais également à l’issue d’une non-bataille à Hudaybiya. Les formes changent et l’esprit demeure.

Pour le soufi, le sens de la Jihâd rejoint cet esprit qui anime la foi, discipline l’âme et fait converger l’effort de l’être dans son ensemble vers le salut qui est l’Agrément de Dieu. Rappelons que celui-ci est une étape qui se trouve au sommet de l’Ascension mystique30. La Jihâd au vrai sens du terme est donc indistinct de ce souffle qui exige du croyant tous ses biens et son énergie pour toute sa vie. Dans sa plénitude, elle est cette grande Jihâd à laquelle fait allusion le Prophète (psl) dans son hadîth. C’est la raison pour laquelle, sous cet angle, la tension vers une quête effrénée de la mort au nom de l’Islam est assimilable par le soufi à une fuite méprisable vers le
suicide.

Fort de tout cela, et en dehors même de la dimension ésotérique de sa mission32 , Cheikh Ahmad Bamba affirme son sens de la Jihâd qui est adossé à des valeurs qu’il a, entre autres, évoquées dans un de ses poèmes :

Vous avez raison de dire que je fais de la Jihâd
Je mène certes une Jihâd pour l’Amour de Dieu
Je combats par la science et la piété…

C’est pour cette raison que sa pensée et expérience du soufisme se résume en quelques mots : « Khidmat ar-Rasûl » : servir le Prophète (psl). Car il voyait qu’on ne pouvait pas mieux servir Dieu qu’en servant son premier Serviteur, le Réceptacle de Sa miséricorde. Et en cela, ses
références étaient les combattants de Badr. Non pas parce que seulement ils avaient affronté la mort, mais parce qu’ils avaient fait preuve de sincérité, de courage et d’amour pour leur Prophète (psl), en répondant les premiers à son appel, en un moment défavorable, parce qu’ils avaient atteint le seuil de l’Agrément de Dieu. Tout compte fait, cet évènement est non seulement plein de symbole comme la participation d’un nombre considérable d’anges au combat, mais, il est en lui-même un symbole. Dès lors, il urge d’en saisir la signification. C’est à cela que le cheikh invite ses disciples. C’est ainsi qu’au nom de ce Réceptacle de la Miséricorde, il a pardonné à tous ses oppresseurs et, mieux, c’est en tant que serviteur du Prophète qu’il se dresse entre le Créateur et sa créature, implorant la miséricorde, dans ce monde :

Ô Souverain de la Royauté, ô Toi qui es au-dessus de tout commandement
Aie miséricorde de toute la créature, ô Toi qui guide l’égaré.


Titre : Les enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba : La Paix du soufi face à la violence de
l’oppresseur

Auteur : M. Saliou NDIAYE
Enseignant-chercheur au Département d’Arabe
Faculté des Lettres et Sciences Humaines
Université Cheikh Anta Diop de Dakar


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Written by LA REDACTION

Toubamajalis est un site d’actualité sur le mouridisme et proposant des dossiers sur l’islam et le monde musulman.

Exclusif ! Le miracle D’Ahmadou Bamba trouvé dans un journal français publié en 1927.

Anecdote sur Serigne Touba : Un disciple de Serigne Touba !