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L’élitisme soufi dans le poème BOROOMAM de Cheikh Moussa Kâ.

Ce poème de 91 vers est composé après le décès du maître en 1927. On peut le considérer comme l’élégie la plus représentative que l’auteur ait dédiée à son guide. Ayant encore un pied dans le registre oral, il se considère comme un dépositaire de la parole, se dressant tout droit, comme le fait le griot dans la tradition, pour chanter les louanges du noble. Dès les premiers couplets, il conjugue « son maître » au passé pour marquer son décès et pérennise l’intronisation de celui-ci au grade de « Qutb ».

« Que je me lève pour magnifier celui qui chantait le meilleur des prophètes
Jusqu’à ce que celui-ci l’intronisât Qutb de son Seigneur »
Le rime « boroomam » désigne Dieu et permet d’esseuler le maître dans son union avec Le Seigneur. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que Cheikh Moussa introduit son poème par la sourate symbole de l’Unicité de Dieu : « al-Ikhlâs ». Ainsi, l’expression «Boroomam » est fort chargé de ce lien d’affection, d’amitié et de protection que sous-entend la théorie de la walâya, entre le Seigneur et Son esclave élu.

D’autre part, si d’après Ibn Arabî, « le Pôle (quṭb) unique est l’esprit (rûḥ) de Muhammad (psl) duquel émanent tous les prophètes, les envoyés et les pôles » , l’expression « Qutb de son Seigneur » du premier ver de l’auteur confond expressément dans le même sens son maître et le Prophète qui se fusionnent non seulement par une intronisation mais surtout par l’incarnation. Celle-ci est explicitée dans le ver 15 :

« Il se fond, en fin de compte, comme du sucre, dans le Prophète Pour n’être que lui et l’autre n’est autre que lui, Sublime est son Seigneur ! »

La théorie de la «Walâya» soutient que «l’esprit mohammadien» se manifeste dans ce monde sous différentes formes et le « Pôle du temps (qutb az-zaman) »36 figure en tête, parmi celles qui sont les plus accomplies. A ce sujet, le poète n’hésite même pas, il est le Pôle « qui intronise des pôles » :

« Les anges sont témoins de son rang dans le Dîwân37

Il désigne des quṭb qui entrent dans la confidence de son Seigneur

Avant que ne se réalise quoi que ce soit dans ces lieux du Trône,

dans le caché,

L’avis de Dame38 est recueilli car il est l’épée de son Seigneur

Il est d’ailleurs l’héritier du Prophète sur terre

Il est le secret du Kun pour tout ce qui est volonté de son

39 Seigneur » .

Kâ Moussa

L’habileté avec laquelle Cheikh Moussa restitue, à la fin du dernier vers ci-dessus, le fameux verset du Kun (Sois) est exceptionnelle. Selon le verset, «Quand Nous voulons une chose, Notre seule parole est : “Sois”. Et, elle est ».40 En plus, le maniement du mot « quṭb » dans le texte, tantôt au singulier, tantôt au pluriel, avec l’usage de son synonyme « al-Ghawth » confirment la maîtrise que l’auteur a du sens relativisant et fluctuant du mot, comme on le constate chez les spécialistes de la doctrine. Par exemple Ibn Arabî, en relativisant, a consacré, dans son ouvrage monumental, un chapitre à «douze aqṭâb (pôles) autour desquels tourne l’univers ». Chacun d’eux est mis en relation avec une sourate du Coran et « avec un prophète dont il est l’héritier »
Afin de prouver qu’il est le Pôle des pôles, le poète se lance dans une démonstration en lui revêtant de l’ensemble des vertus prophétiques :

« Voici les vertus de Bamba, l’ignorant n’a qu’à écouter
Tout en s’inspirant de lui, car c’est lui qui connaît son Seigneur
Il est charitable et vient toujours en aide à son voisin
Il ne cause nul tort et pardonne l’offense, au nom de son Seigneur
Il est généreux avec l’ennemi, appelle l’indifférent et lui fait plaisir Il affectionne celui qui le répugne, excepté celui qui désobéit à son Seigneur
Prompt à satisfaire les besoins, il dévoile le caché, consacre des cheikhs
Et arrache l’esprit de la malédiction avant de le remettre à son Seigneur… »

Kâ Moussa

Dans la suite, le poète alterne le revêtement des qualités avec le dépouillement des vices du cœur, jusqu’à la fin du poème. C’est pour cette raison que l’œuvre fait penser à un véritable portrait moral du soufi parfait. Par exemple, à partir du couplet 35, il égrène la négation des vices chez son maître :

« Il ne désobéit pas [à Allah] par peur et n’excède jamais sous la joie, quoi qu’il arrive

Il n’aime, ne haït et ne s’intéresse à quoi que ce soit, que pour son Seigneur

Il n’a jamais la frousse, n’est point angoissé, ni désemparé, il n’oublie pas le Prophète

En plus, il ne s’est jamais plaint auprès d’autre que son Seigneur… »

Kâ Moussa

C’est comme si Cheikh Moussa avait lu Hujwîri ou Junayd quand on sait que celui-ci fit un portrait moral du saint par ces mots :

« Parmi les distinctions du walî, on compte l’absence de peur, car la peur veut dire qu’on redoute que quelque chose arrive dans le futur, ou qu’une attente s’échappe et glisse dans le passé. Or, le soufi est le fils de son temps, il n’a pas de futur qui lui fait éprouver cette crainte. […] De même, il n’est jamais angoissé car cela fait partie des signes de domination par le temps. Il ne pouvait pas en être autrement, car comment celui qui baigne dans les lumières de l’Agrément et se pavane dans les jardins de l’assistance divine éprouverait-il l’angoisse ? »


Hujwîrî

Le dépouillement et le revêtement sont deux notions essentielles dans la théorie de Junayd. Ainsi, par le premier, l’ascension conduit vers l’extinction de l’âme charnelle (al-fanâ’) et par le second, le soufi s’accomplit par la Pérennisation (al-baqâ’). A cet instant, il est le « ̔Ârif » ou « celui qui connaît son Seigneur », comme le dit le poète ci-dessus.

A propos de cette assemblée ésotérique qui sous-tend la théorie de l’élitisme, le poème en fait cas à plusieurs reprises. En étudiant l’école d’At- Tirmîdhî, Hujwîrî donne une idée de la composition avec des chiffres à l’appui :

« Parmi eux figurent quatre mille [rapprochés] qui sont cachés et ne se connaissent même pas […] Quant à ceux qui font et défont et qui sont les chefs de la Présence (Hadara) divine, ils sont au nombre de trois cents. On les appelle les élus (al-akhyâr) »

Ibn Arabi

Plus on avance, plus le cercle se rétrécit ; ainsi, à côté de ce chiffre,

le même auteur révèle l’existence de quarante particuliers (an-nujabâ’) au- dessus desquels trônent sept autres appelés des « Abdâl (substituts) ». La composition et les fonctions de chacun de ces rapprochés sont beaucoup plus

47 explicitées dans les écrits d’Ibn Arabî .

Quant à leur assemblée « ou conseil (Dîwân), elle se réunit […] en 48

présence du Prophète » .
« Les Rapprochés, élus de Dieu, sont conscients de son rang
A travers ses distinctions, ses dons et la connaissance de son Seigneur
Qu’ils soient les walî ou même les ghawth qui siègent dans le Dîwân,
Qu’ils soient les quṭb ou tous ceux qui sont dans l’intimité de son Seigneur.
»

Ainsi, sans entrer dans le détail des chiffres, le poète fait allusion aux rapprochés et à l’effectivité du conseil et des intronisations.

Saliou Ndiaye

REVUE SENEGALAISE D’ETUDES ARABES Revue scientifique publiée par le laboratoire «Centre d’études et de recherches sur le Monde arabo-islamique»

Université Cheikh Anta Diop

DAKAR-SENEGAL

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