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Les entrepreneurs mourides sénégalais à l’« assaut » des métropoles occidentales

L’utopie migratoire mouride serait une relecture a posteriori des rapports de l’histoire coloniale. On y retrouve une juxtaposition des croyances suivantes: les mourides ont pacifiquement résisté à la colonisation et à la politique assimilationniste française en conservant leur foi en leur guide et en l’islam. Le retour de déportation d’Ahmadou Bamba prouve la véracité du mouridisme. L’émigration des disciples en France et en Occident, en général, constitue une « colonisation à rebours» des Occidentaux par les mourides. La mission des migrants entrepreneurs est maintenant de passer à l’offensive, de répandre la foi mouride en Occident et de territorialiser des espaces religieux et commerciaux. Pour le Cheikh Abdou, rencontré lors de sa visite à Aulnay-sous-Bois, en région parisienne, l’entreprise de colonisation à rebours menée par les mourides en Occident et plus précisément en France serait une prédiction du fondateur de la confrérie Ahmadou Bamba qui, en son temps, avait affirmé :

«Ceux qui me persécutent [il s’agissait de l’administration coloniale] ici, je viendrai leur parler et les convaincre jusque chez eux, et ce sont même leurs descendants qui vous aideront à répandre ma parole et mes enseignements».

Pour le disciple, l’immigration en France constitue un moyen de renversement symbolique du rapport de domination coloniale :

La présence mouride en Europe s’appréhende à la fois comme une invite et une obligation. Dès lors, elle s’inscrit sous une dimension mythique, une invite. Le Cheikh a tracé les règles de l’itinéraire en ôtant le doute et l’incertitude au voyageur mouride : il est, lui, revenu de ses exils contrairement aux autres cheikhs qui ont connu le bannissement. […]. Une obligation. Dans ses écrits, le guide avait prédit: je parlerai aux nassaran [hommes blancs] chez eux pour qu’ils sachent que je ne suis qu’un esclave de Dieu et le serviteur du prophète. (Diop, 1990: 22).


Or, la parole, de par son importance dans l’imaginaire wolof est réservée aux dominants. Parler aux nassaran (hommes blancs) chez eux, c’est les dominer, ne serait-ce qu’au niveau symbolique en tant que détenteur de la parole et de la vérité absolue. Par conséquent, de « cadre de résistance » pacifique et spirituelle à la colonisation française, le mouridisme s’exporte en migration en exerçant un contrôle sur les disciples, mais aussi en opérant un renversement des rapports de domination envers la société française. Ce qui fait que la confrérie qui a été créée sous domination coloniale « colonise » maintenant, en parlant aux Occidentaux chez eux et en convertissant les enfants d’anciens colons au mouridisme.

La « colonisation» mouride (qui s’est généralisée à l’Occident) ne se limite
pas seulement au niveau symbolique de la parole et de la conversion. Elle est aussi territorialisation d’espaces religieux et commerciaux dans les grandes métropoles occidentales: Paris, Marseille, New York, Madrid, Barcelone, Milan, etc. Les mourides ont construit dans ces grandes villes des maisons de Serigne Touba où les disciples en migration se retrouvent pour chanter les louanges du fondateur de la confrérie et pour recevoir les cheikhs en perpétuels déplacements entre le Sénégal et les pays d’immigration des membres de la confrérie. Dans l’utopie coloniale à rebours, ces maisons de Serigne Touba peuvent être assimilées à des bâtiments de l’administration coloniale dans l’ancienne colonie du Sénégal. Elles servent de territorialisation, d’ancrage et d’organisation du pouvoir confrérique.

Quant aux espaces commerciaux28 « conquis» par les mourides dans des métropoles comme Paris, ils sont le fruit de la résilience et de la confiance en soi que le disciple développe lors de l’aventure migratoire, cette dernière n’étant qu’un moyen de suivre les traces du fondateur du mouridisme. À Paris, les mourides ont commencé à investir les lieux touristiques comme le château de Versailles, la tour Eiffel, le Trocadéro, le musée du Louvre et la basilique du Sacré-Cœur au milieu des années 1970. Ils y vendent des cartes postales, des petites tours Eiffel, des montres et d’autres souvenirs pour touristes. Leur commerce dans ces espaces urbains est illégal, mais toléré, puisque socialement acceptable grâce à la persévérance des vendeurs qui ont réussi à «normaliser» leurs relations avec la police parisienne, cette dernière préférant d’ailleurs se concentrer sur des crimes et des délits plus sérieux (Sall, 2010).

Comme le souligne Niang, vendeur à la sauvette mouride proche de la
soixantaine rencontré au château de Versailles:

À l’époque entre 1974 et 1975, jusqu’en 1976, les deux côtés du château
étaient remplis de cars de touristes. Les policiers nous fatiguaient plus. Parfois, tu venais à peine d’arriver, tu n’as même pas le temps d’étaler ta marchandise, ils t’attrapaient pour t’amener au poste de police. On ne vendait tranquillement qu’entre 12 heures et 14 heures quand les policiers partaient déjeuner.Mais on vendait beaucoup en se faufilant entre les cars quand les policiers étaient là. C’est dans les années 1980 que la police a commencé à nous laisser tranquilles. Toutefois, ils nous ordonnaient de ne pas trop s’approcher de la porte du château pour ne pas gêner l’entrée et la sortie des touristes. Tout cela nous le devons à notre persévérance, puisque nous sommes guidés par Serigne Touba dans notre quête à l’étranger.

Abdou, un autre vendeur à la sauvette rencontré à la basilique du SacréCœur de Montmartre, décrit sa persévérance à exercer son métier malgré l’interdiction de la police :

En 1980, quand j’ai commencé, les policiers m’ont tellement arrêté qu’une fois le commissaire du 18e arrondissement m’a supplié de changer de lieu de vente et de ne plus venir ici. Je lui ai dit que je suis un enfant de Montmartre […]. J’exerce mon commerce dans un espace public qui appartient à tout le monde et j’ai le droit d’y étaler mes marchandises. Serigne Touba est avec moi partout où je vais; il me protégera tant que je ne fais rien de mal.

Après la conquête d’espaces touristiques, les mourides, grâce à une ascension entrepreneuriale, ont réussi à acheter des commerces dans le 3e arrondissement, le 10e arrondissement et principalement au Château-Rouge, dans le 18e arrondissement. Une gamme de commerces spécialisés dans la restauration, les tissus et les cosmétiques ainsi que les CD et les DVD leur appartient.

Nous voyons à travers ces propos de nos interviewés que l’utopie migratoire, bien que religieuse, possède une certaine efficacité temporelle. Elle permet au disciple en migration d’avoir de la confiance en soi, la foi dans la réussite et la persévérance, qui sont des ressources psychologiques non négligeables dans l’aventure migratoire puisqu’elles permettent d’ôter le doute au mouride.

Titré : L’utopie migratoire mouride

Article : « Soufisme et utopie économico-religieuse : les entrepreneurs mourides sénégalais à l’”assaut” des métropoles occidentales »

Leyla Sall
Lien social et Politiques, n° 72, 2014, p. 109-127.

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