in

Ma rencontre avec Serigne Touba [par Aboubacry Thiam]

*Adresse à mes amis de toujours!

C’était une belle nuit, en 1984… Je revenais d’un vol en provenance de New-York, avec une ambiance bonne enfant à bord.
Nos passagers étaient ce jour-là majoritairement sénégalais, jeunes et presque tous habillés en Jeans et K-way.
Mais la cabine devint soudain électrique quand l’hôtesse annonça la descente prochaine et l’heure prévue d’arrivée à Dakar-Yoff.
Comme par enchantement, les tenues occidentales disparurent et je vis devant moi un centaine de talibés, entonnant avec une ferveur sans égale, un panégyrique de Serigne Touba en l’honneur du Prophète Mouhamad (psl), rythmé par des Baye-Fall qui utilisaient leur poitrine comme caisse de résonance, pour produire à merveille, le son habituel des gourdins.
Je reconnu aussitôt «Jazbul Qulub » ce Khassida du Cheikh qui avait bercé mon enfance, grâce au chanteur émérite Cheikh Abdoulaye Niang (Paix à son âme)… les larmes me montèrent aussitôt aux yeux !
Je devais être cette nuit moins étonné que les toubabs qui écarquillaient les yeux, partagés qu’ils étaient entre stupéfaction et fous rires.
Mais c’étaient des sentiments autres qui envahirent tout mon être.
D’abord la honte (pour moi qui était payé pour chaque heure de vol que je passais dans cette avion), de constater que je voyageais avec des compatriotes qui avaient économisé jusqu’au dernier sou pour rentrer au pays, fêter le Magal de Touba… et je découvris aussi, avec beaucoup de gêne qu’on était la veille de ce grand événement.
Je suis arrivé à la maison avec les tubes à la mode Outre Atlantique (la belle époque des disques en vinyl) que je n’eus point envie d’écouter, tellement je pensais à ces fidèles qui avaient traversé l’océan pour rallier cette ville sainte de Touba qui est à quelques encablures de ma demeure et que je n’avais jamais visitée.
Alors sur un coup de tête que je ne puis encore m’expliquer aujourd’hui, je pris un petit sac estampillé Air Afrique, où je mis pèle mêle un caftan, mon chapelet moisi, une tenue de rechange, quelques effets de toilette et me retrouvais sans trop savoir comment à l’ancienne gare routière des Sapeurs Pompiers.
Hélas, dans cette énorme aire de départ, il n’y avait ni minicar, ni l’effervescence habituelle, juste un taxi jaune-noir flambant neuf, une R18 (une Rolls à cette époque) dont le chauffeur refusait de négocier la place à moins de 5000 Fr, l’équivalent de 50.000 Fr de nos jours.
Je fus le premier à m’installer à l’avant, à côté du chauffeur et la voiture se remplit la minute d’après sous les insultes et menaces des clients récalcitrants.
Pour éviter toute discussion futile, je sorti mon chapelet et me mis à psalmodier sans trop y réfléchir, les seules prières sur le Prophète Mouhamad (psl) que je connaissais. Comme dans un état second, je ne voyais plus la route et le ronronnement du moteur était devenu comme une musique qui accompagnait ma soudaine dévotion.
C’est ainsi que je me retrouvais vers 3h du matin devant la Belle et Grande Mosquée, visible de partout, qui avait fait la réputation de la ville.
Ma surprise fut grande à cette heure de la nuit de trouver autant de fidèles voulant visiter le mausolée du Cheikh. Je choisi d’emblée de faire la queue comme tout le monde, avant de changer d’avis quelques minutes après, quand j’ai remarqué que la file n’avançait pas. Je décidais donc d’aller à recherche de la maison de El Hadj Mass Seck, dit Vieux Seck qui servait de repère à mes amis de Saint-Louis.
Je me rappellerai toujours de ce cri soudain qui déchira la nuit, à l’instant où je mis mon pied hors de la file:
Hé toi… oui toi!
C’était un Baye-Fall (un djinn ou un ange… qui sait ?) qui pointait son doigt dans ma direction… je me retournais pour voir s’il s’adressait vraiment à moi, quand il s’écria encore…
Oui toi, l’homme au sac vert, viens ici!
Là, il s’agissait bien de moi et je n’eus d’autre choix que d’avancer vers lui…
Et quand je fus à sa hauteur, à la place de remontrances, il demanda sèchement à un de ses subalternes:
Emmène-le au mausolée!
C’est ainsi que se passa ma première nuit à Touba et ma première rencontre avec Serigne Touba.
Un passant, devant le palais de la République, qui se fait héler par un garde-rouge et se voit ensuite princièrement escorter vers le bureau du Président, aurait été plus étonné que moi en ce moment précis, parce que je n’étais pas assez « talibé » pour comprendre que je vivais là un véritable miracle… d’ailleurs personne chez Vieux Seck ne cru à mon récit et je me disais qu’au fond, j’avais peut-être une tête de Mbacké-Mbacké!
De retour à Dakar, je fus invité quelques jours plus tard par mon ami Bamba Fall qui faisait à l’époque une cour assidue à toute la ville de Thiès… les initiés me comprendront…. Rires!!!
C’est pendant ce séjour que je fis la connaissance d’un homme merveilleux, Baye Ibra Mbodj, un disciple de Serigne Modou Moustapha Fall, fils aîné de Cheikh Ibra Fall.
Il avait eu la malchance d’être né aveugle dans une cour royale. Son père ayant décidé de le tuer, en fut dissuadé par les sages du royaume, qui lui conseillèrent plutôt de l’offrir à ce « nouveau marabout » qui acceptait tout le monde… on parlait de Serigne Touba. Ce dernier le confia à Serigne Moustapha Fall qui en fit le premier exégète non-voyant du Coran sous nos cieux: Il fut un soufi hors-pair, un Baye-Fall au sens le plus noble et mon ami pour toutes les vies.
*J’espère que les larmes qui coulent en ce moment de mes yeux, ne vous empêcheront pas de lire la suite de mon récit… désolé !
Sa compagnie m’était tellement agréable que je quittais régulièrement Dakar pour aller discuter et même chahuter avec lui, parce que c’était un boute-en-train hors-pair.
Je me rappelle que la veille où il me tint La Conversation qui changea à jamais ma vie, Bamba mon ami, lui racontait l’allégeance miraculeuse au mouridisme de notre ami Abdel Kader Sy dit As, qui avait vu en rêve un marabout de Diourbel du nom de Serigne Mor Mbaye Cissé, qu’il ne connaissait ni d’Adam ni d’Eve. Je revins donc, comme à mon habitude chez lui et pendant qu’il nous racontait ses succulentes anecdotes, il s’interrompit brusquement et me dit:
Ababacar (c’est ainsi qu’il aimait m’appeler), tu devrais aller aussi à Diourbel rencontrer Serigne Mor… Je crois qu’il a quelque chose pour toi et à ta place, j’irai demain à la première heure, mais arrivé là bas, sois patient et ne reviens pas avant de l’avoir rencontré.
Il se redressa tout heureux et tendit ses mains en soufflant dessus pour nous signifier que l’entrevue était terminée. Il chantonnait presque pendant que nous sortions.
C’est mon ami Bamba (qui depuis belle lurette espérait me voir franchir ce pas) qui me réveilla aux premières lueurs de l’aube et me fourra dans un minicar en partance pour Diourbel.

A 7h30mn, je me tenais debout devant la maison du Marabout, avec la tête aussi vide que mon ventre qui criait famine. J’eus quand même la bonne idée de me restaurer dans un tangana qui me tendait presque la main, comme pour me dire que ma journée risquait d’être longue.
Sobrement vêtu, je me présente à un disciple du marabout du nom de Mor Seck, lequel se comporta avec moi comme s’il attendait ma visite et qu’il m’était personnellement réservé. Malgré la ronde incessante des visiteurs de tous acabits, il revenait régulièrement me rassurer et m’assurer que le Cheikh me recevrait bientôt. Je voyais cependant des gens fraîchement arrivés, être reçus dare-dare et repartir dans la minute avec des salamalecs interminables. Mais je restais zen comme me l’avait conseillé Baye Ibra.
À l’exception des heures de prières, j’étais devenu transparent et je cru comprendre que pour certains, j’avais à l’insu de mon plein gré, voué un carême au Miséricordieux.

Enfin la délivrance arriva après la prière de Timis, quand une dizaine de disciples crièrent à l’unisson mon nom!
C’est ainsi qu’on m’introduisit auprès d’un marabout qui avait plutôt l’air d’un éternel talibé.
Avec son sourire inimitable, il m’interpella par mon nom de baptême (???) et m’avoua tout de go qu’il ne pouvait être mon marabout, mais seulement mon témoin (???). Il demanda à mes accompagnants de m’amener dans une chambre attenante et de me servir du café, en attendant l’arrivée de « mon marabout ».
J’affichais en sortant un grand sourire, histoire de faire croire que j’avais bien compris, alors que je cherchais subrepticement des yeux la sortie la plus proche pour m’échapper de cet asile de fous!
Je n’eus même pas le temps de mettre à exécution mon plan, ni d’avaler le café brûlant qu’on venait de me servir, que la même fanfare claironna encore une fois mon nom (je précise que la journée durant, personne avant moi n’avait subi ce cérémonial si bouleversant)… Entre nous, ça crée des doutes!
Je revins donc comme un agneau vers l’abattoir, dans le même salon, qui n’étais plus exactement le même. Le Cheikh avait mis sur son premier ensemble quelconque, un caftan cousu dans une belle étoffe et arborait un sourire des plus radieux.
Il me fit asseoir sur la chaise qu’il occupait auparavant, se mit devant moi, me saisit les deux mains… et alors que j’espérais enfin l’apparition de « Mon Marabout », il me fit répéter le serment d’allégeance à Serigne Touba et je continuais à espérer qu’ il viendrait soudain valider la cérémonie… Que nenni!
La vérité, c’est que nous n’étions que quatre dans ce grand salon, cependant je me sentais épié et subitement très à l’étroit.
Après la cérémonie, je reçu les félicitations de Serigne Mor Mbaye Cissé qui me tint ce discours devant son fils Abdou Cissé et son disciple Mor Seck.

Serigne Thiam (déjà!), je te rappelle que nous étions juste tes témoins, car tu as la chance de faire partie de ceux qui ont déposé leur serment entre les mains de Serigne Touba. Cette histoire était écrite depuis fort longtemps et nous n’en étions que les exécutants. Nous ne nous verrons plus après ce jour et ne prête allégeance à aucune autre personne sur terre.

Je suis rentré à Dakar directement, avec l’impression d’avoir assisté sans trop de frais, à une énorme farce, malgré le profond respect que j’avais pour Baye Ibra Mbodj et mon ami Bamba Fall.
Je dormis tard cette nuit là, où j’ai somnolé, où je ne dormais pas du tout, quand subitement, comme dans un état second, je me suis retrouvé sous une tente mauresque en face de Serigne Touba qui me souriait avec des dents d’une blancheur immaculée.
Il était entouré de dignitaires d’un autre temps, parmi lesquels je ne reconnaissais que le Khalife de l’époque, Cheikh Abdoul Ahab Mbacké.
Toujours souriant, il s’adressa à moi en ces termes:

Aboubacry Thiam, je te connais depuis longtemps !
Subjugué par cette apparition miraculeuse, je buvais béatement ses paroles dont certaines n’ont eu de sens pour moi que des années plus tard. J’ai navigué avec beaucoup de délectation dans ce monde merveilleux… jusqu’à ce que l’appel à la prière de Fajr d’un muezzin me prive de ce pur moment de bonheur.

C’est toujours en sanglots que je raconte ce moment de ma vie et le premier à croire à la véracité de mon récit fut mon compagnon de toujours, Serigne Abdoulahi Teuw.
Le jour même, je me rendis à Thiès pour en informer Baye Ibrahima Mbodj qui hurla des onomatopées dont lui seul avait le secret. Et mon ami que j’appelais désormais Bambara Fall versa des larmes sincères de soulagement, parce qu’il était enfin parvenu à faire de son frérot, un adepte de Son Serigne… et de quelle belle manière!

Voici une partie de ma vie que j’aurai bien voulu garder secrète pour la raison bien simple que je considère la foi comme intimement liée à notre relation avec Le Divin.
Mais de nouvelles et malheureuses sorties sur notre page commune, m’obligent à réagir contre le démon de la division qui cherche à saper nos récentes retrouvailles. Plusieurs alertes ont été émises ici et là pour amener chacun de nous à œuvrer pour la cohésion du groupe que nous formons depuis 60 ans et garder nos différentes affinités religieuses pour nos dahiras et autres cérémonies familiales.

Pour mettre fin à toutes ces dérives sectaires, je tiens ici à dire solennellement à toutes nos têtes de mule que je suis devenu par mon allégeance direct à Serigne Touba, leur Marabout à tous, pour ne pas dire leur Djewrigne Universel.
Je leur impose donc à compter de ce jour, une hadiya mensuelle sonnante et trébuchante sur mon compte Wave, qui leur sera communiqué par mon secrétaire particulier El Hadj Papa Demba Mbaye à qui j’ai assigné le massage hebdomadaire de mes nobles orteils, pour me les avoir écrasé un soir de 1978, lorsque j’avais eu la très mauvaise idée de danser avec sa cavalière.

Puisse DIEU (Sa Grandeur Exaltée) nous pardonner et nous garder encore longtemps ensemble!

Mbour, ce 22 Juillet 2020

Aboubacry Thiam

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Written by LA REDACTION

Toubamajalis est un site d’actualité sur le mouridisme et proposant des dossiers sur l’islam et le monde musulman.

Serigne Bass Abdou Khadre sur l’émigration clandestine : «C’est un suicide … »

La Voix de la Voie [par Cheikh Abdoul Ahad MBACKE, Gainde Fatma]